En 1975, le directeur général de l’administration forestière suédoise aurait décroché son téléphone pour prévenir un client que sa commande était prête. Les chênes plantés à partir de 1831 sur l’île de Visingsö, dans le lac Vättern, étaient mûrs pour l’abattage, et la Marine pouvait venir les chercher. Selon le gestionnaire public Statens fastighetsverk (SFV), c’est ainsi que l’histoire se raconte.
Le chef de la Marine a décliné l’offre.
La raison tient en une ligne : la flotte suédoise n’avait plus lancé de grand navire de guerre en chêne depuis près de 100 ans. Les coques se faisaient désormais en plaques blindées, puis, plus tard, en fibre de carbone. Les chênes sont donc restés debout 43 années de plus, jusqu’à l’article que la revue Kulturvärden leur a consacré en 2018.
À retenir
- Les chênes de Visingsö ont été plantés à partir de 1831 pour la flotte suédoise.
- La Marine a refusé le bois en 1975, car elle ne construisait plus de navires en chêne.
- Environ 13 000 vieux chênes subsistent sur l’île, dont 300 sont éclaircis chaque année.
Sommaire
Une commande d’État pour des navires qui ne viendraient pas
Pendant des siècles, la Couronne suédoise s’est réservé le chêne, y compris celui qui poussait sur les terres des paysans. Le bois servait avant tout aux navires, ce qui en faisait un élément de la planification militaire du pays. Les paysans qui abattaient un chêne sans autorisation s’exposaient à de lourdes peines, ce qui n’a pas empêché le stock de fondre.
Le coup de grâce est venu de la géopolitique. Après la perte de la Poméranie suédoise au traité de Kiel en 1814, la flotte a perdu ses principales forêts de chênes, celles de Poméranie et de Wismar. L’État a alors chargé un officier de la Marine, Johan Aron af Borneman, d’inventorier les chênes du royaume. L’inventaire a duré de 1819 à 1825 et a débouché sur un grand projet de plantation.
Visingsö, la plus grande île du Vättern, a été choisie pour son climat, son sol et la proximité de l’eau. La plantation commence en 1831 sous la direction du hovjägmästare (grand veneur de la cour) af Ström. Le premier passage compte un peu plus de 47 000 chênes. Les troncs sont élagués avec soin pour pousser longs et droits, comme l’exigent les charpentes de navires.
Le calcul du temps était sans appel : 144 ans séparent les premiers plants de l’offre faite à la Marine. Selon SFV, on avait aussi planté de l’épicéa et du mélèze entre les chênes pour ombrager les troncs et empêcher les branches de se développer. Cette méthode a donné à la forêt sa réputation de plus droite du pays.
Karlskrona, ou le chantier qui avait tout oublié
Le contraste avec le chantier naval de Karlskrona est saisissant. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il fonctionnait comme une véritable usine à navires, et le constructeur af Chapman y a lancé 20 grands bâtiments en moins de dix ans. Toute cette puissance de production reposait sur le chêne, et c’est justement elle qui avait disparu quand les arbres de Visingsö sont arrivés à maturité.
Le chêne de Visingsö sert enfin à la construction navale, mais pas à celle d’un navire en service. Sur l’ancien site du chantier, la Varvshistoriska föreningen (association d’histoire du chantier naval) veut donner une idée de la façon dont les constructeurs du XVIIIe siècle bâtissaient un vaisseau. Son président, Sven-Erik Hellbratt, annonçait trois couples (des « spant ») grandeur nature, soit une partie du milieu d’un grand vaisseau de ligne. Ils feront 12 m de haut sur 13 m de large et demanderont environ 90 grumes.
L’ironie a un goût de boucle bouclée : pour la première fois, ces chênes servent leur but d’origine.
Ce que le bois devient aujourd’hui
Il reste environ 13 000 vieux chênes sur l’île. Chaque année, environ 300 d’entre eux sont éclaircis, soit un peu plus de 2 % du peuplement.
Ce bois est devenu une denrée recherchée, et pas pour la guerre. SFV a posé du parquet de Visingsö dans l’Östra stallet, qui abrite les locaux de l’Antiquarian Board (Riksantikvarieämbetet) à Stockholm, et à l’ambassade de Suède à Pretoria. Une partie du chêne de l’île se retrouve aussi dans les fûts où la distillerie Mackmyra fait vieillir son whisky. Quant aux bancs de Riddarholmen, ils viennent eux aussi de la forêt.
Le Nationalmuseum de Stockholm a, de son côté, fait faire de 25 à 30 bancs avec ce chêne.
On a longtemps parlé de bois « stratégique », et il l’est resté, à sa façon. Un communiqué de SFV rappelle que la forêt avait été conçue comme une réserve au cas où la Suède aurait dû renforcer sa flotte, et que les forces armées n’ont heureusement jamais eu à abattre un arbre. Les chênes finissent plutôt en sols, en bancs de parc et en petits bateaux.
Marcher dans la forêt en automne
Le domaine de Visingsborg couvre 553 ha, dont 483 ha de forêt. Trois sentiers le parcourent, de 3,8 km, 6,4 km et 7,2 km, et le plus court part près du port. L’île se rejoint par un bac depuis Gränna, sur la rive est du lac.
L’automne est la saison idéale pour y aller : les chênes changent de couleur et les glands tombent sous les pieds. En chemin, on croise la Kungseken, un chêne planté dès 1839. La route de gravier de Hagavägen a été élue « plus belle route de gravier de Suède » en 2019.
Le chantier de l’État n’est d’ailleurs pas terminé : après les tempêtes Gudrun et Per et les abattages prévus, SFV a poursuivi les plantations de chênes sur Visingsö pour la génération suivante. Les tout jeunes arbres d’aujourd’hui seront prêts bien après nous, et personne ne sait pour quel usage.
Source : news.cision.com


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