À Grytviken, au fond d’une baie de Géorgie du Sud, une usine à dépecer les baleines a cessé de tourner en 1964. Personne ne l’a rasée. Aujourd’hui, on peut marcher entre ses structures, visiter un musée et se recueillir sur la tombe d’Ernest Shackleton, enterré à quelques centaines de mètres du lieu où l’on découpait les cétacés.
Soixante ans de chasse, puis le silence.
À retenir
- La station de Grytviken a été fondée en 1904 par le capitaine norvégien C. A. Larsen.
- Shackleton est enterré au cimetière des baleiniers, à quelques centaines de mètres de l’usine.
- Entre 1904 et 1965, 175 250 baleines ont été tuées dans les eaux de la Géorgie du Sud.
Sommaire
Un capitaine norvégien et une baie abritée
En 1904, le capitaine norvégien C. A. Larsen fonde la station baleinière de Grytviken. C’est la première de l’île, et selon le musée de Géorgie du Sud, elle marque le début de l’industrie baleinière antarctique moderne ainsi que de l’occupation humaine permanente de la Géorgie du Sud. Avant elle, personne ne vivait là à l’année.
Le mouvement s’emballe vite. Six autres stations suivent dans les dix ans qui viennent, et l’île, battue par les vents et frangée de fjords, devient une plateforme industrielle au milieu de l’Atlantique Sud. Chaque baie un peu abritée est regardée comme un emplacement possible pour une usine, avec ses quais, ses cuves et ses bâtiments de dépeçage.
Le nom de la baie, lui, était déjà un indice. Grytviken signifie « la baie des marmites » en suédois, d’après les chaudrons que les chasseurs de phoques y avaient laissés avant l’arrivée de Larsen.
Shackleton, de l’île Éléphant au cimetière des baleiniers
La station n’est pas qu’une usine : elle fait aussi partie de l’une des plus célèbres épopées polaires. En 1916, Shackleton et cinq hommes quittent l’île Éléphant, où le reste de l’équipage attend les secours, et atteignent la Géorgie du Sud. Ils n’ont pourtant touché que le mauvais côté de l’île. Pour trouver des humains, il leur faut traverser les montagnes jusqu’à la station de Stromness.
Cette traversée a un sens particulier. Les hommes qui sortent des glaciers, épuisés, trouvent des baleiniers norvégiens qui vivent là grâce à une industrie dont l’explorateur n’a rien à attendre, mais dont l’existence même rend le sauvetage possible. Sans station, il n’y avait personne à qui demander de l’aide.
Shackleton revient sur l’île en 1922. Il meurt à bord du Quest, alors que le navire est à l’ancre à Grytviken, et il est enterré au cimetière des baleiniers. Une croix érigée par ses compagnons se dresse toujours sur Hope Point, à l’entrée de la baie.
Il repose donc parmi les ouvriers de l’usine.
1964, 1965 : la fin, et un chiffre
La station de Grytviken ferme en 1964. L’année suivante, la dernière usine encore en activité, celle de Leith, s’arrête à son tour : l’industrie baleinière à terre disparaît de la Géorgie du Sud. Le musée de Géorgie du Sud fait le compte de ce qui s’est passé depuis 1904, et le chiffre est de 175 250 baleines tuées dans les eaux de l’île.
Ramené à la durée de l’activité, cela représente en moyenne environ 8 baleines par jour, chaque jour de l’année, pendant plus de six décennies. Mis bout à bout, ces animaux représenteraient plus que la population d’une ville comme Le Havre. Et ce calcul ne couvre que les eaux d’une seule île, pas l’ensemble de l’Antarctique.
Les chasseurs sont partis, mais l’usine est restée. Les bâtiments de tôle, les cuves, les machines ont subi pendant des décennies le vent, le sel et le gel. Ils ont aussi attiré des visiteurs peu scrupuleux, qui repartaient avec des souvenirs. Dans les anciennes stations, le temps a fait son œuvre sur une industrie qui avait disparu faute de baleines à chasser.
Occupation, musée, dépollution
L’histoire de l’île ne s’arrête pas à la chasse. En 1982, des troupes argentines l’occupent pendant 22 jours, un épisode qui replace pour un temps cet avant-poste lointain au centre d’un conflit entre deux États. Le calme revient ensuite sur les quais de Grytviken, où l’on passe des baleiniers aux militaires, puis aux scientifiques.
En 1992, le musée baleinier ouvre ses portes dans l’ancienne station. Il raconte l’industrie, ses machines et ses hommes, depuis l’intérieur même du site. Pour les visiteurs, la leçon d’histoire se fait à l’échelle réelle, avec le matériel à portée de regard.
Le grand chantier arrive à partir de 2003. Il comprend la dépollution du site, le retrait de l’amiante, des tôles détachées et des bâtiments instables, et la vidange des huiles des baleiniers Albatross, Dias et Petrel, qui sont halés à terre. Ces navires, qui servaient à poursuivre les cétacés en mer, se retrouvent désormais sur le rivage comme pièces de musée.
Ce nettoyage a eu un prix patrimonial. Le gouvernement de Géorgie du Sud reconnaît que les travaux ont profondément modifié l’aspect de la station, avec la disparition de nombreuses structures. Mais ils ont évité la fermeture totale du site aux visiteurs, et ils ont mis à nu une grande partie du cœur mécanique de l’usine. Aujourd’hui, un plan de gestion de conservation couvre l’ensemble de Grytviken.
Grytviken est la seule station de l’île dont les structures dangereuses ont été retirées et dont le site a été sécurisé pour les visiteurs. Les autres stations baleinières de la Géorgie du Sud n’ont pas bénéficié de ce traitement : on les regarde de loin, avec leurs ruines qui continuent de se dégrader.


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