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En plantant 4,5 millions d’hectares de cèdres après 1945 pour fournir du bois de construction, les Japonais ont littéralement fait éternuer 40 % du pays

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Quarante pour cent de la population japonaise souffre chaque printemps d’éternuements incontrôlables, de nez bouché et d’yeux qui piquent. La cause n’est ni un virus ni une pollution industrielle, mais une décision forestière prise il y a plusieurs décennies. En voulant reconstruire le pays, le Japon a planté la graine de son propre calvaire respiratoire.

À retenir

  • Les cèdres sugi, plantés massivement après 1945 pour reconstruire le pays, ont été abandonnés faute de rentabilité face au bois importé et ont atteint 20 à 30 ans, l'âge où leur production de pollen explose.
  • La prévalence de l'allergie au pollen de cèdre est passée de 16,2 % en 1998 à 38,8 % en 2019, touchant aujourd'hui plus de 40 % de la population japonaise.
  • Un plan adopté en mai 2023 prévoit de réduire de 20 % les surfaces de cèdres d'ici 2033, mais le printemps 2026 s'annonce déjà chargé en pollen, avec des pics jusqu'à six fois supérieurs à l'année précédente dans certaines préfectures.

Le pari manqué du bois national face aux importations étrangères

Après 1945, le Japon se retrouve exsangue. Les villes sont à reconstruire, le bois manque cruellement, et l’archipel mise alors sur une solution qui semble frappée du bon sens : planter des arbres à croissance rapide pour garantir l’approvisionnement national en matériaux de construction. Le choix se porte sur deux essences locales, le cèdre sugi et le cyprès hinoki, réputés pour leur bois léger et facile à travailler.

L’opération se fait à une échelle qui dépasse l’entendement. Environ 10 millions d’hectares sont progressivement recouverts de ces plantations, soit près d’un cinquième de la surface totale du pays. Le sugi à lui seul occupe environ 4,4 millions d’hectares, représentant près de 40 % des forêts plantées, tandis que le hinoki en couvre 25 % supplémentaires.

Mais l’histoire ne se déroule pas comme prévu. Dans les décennies qui suivent, le Japon ouvre ses frontières commerciales et importe du bois étranger à des prix bien plus compétitifs. Couper, transporter et transformer le bois japonais coûte alors trop cher face à la concurrence internationale. Résultat : des millions d’hectares de cèdres deviennent économiquement non rentables, et personne ne prend la peine de les abattre. Ces forêts entières sont tout simplement laissées sur pied, livrées à elles-mêmes.

Des arbres oubliés qui atteignent aujourd’hui leur maturité pollinique

Un arbre abandonné ne reste pas figé dans le temps. Il continue de pousser, de vieillir, et surtout de se reproduire. Or le cèdre sugi possède une particularité biologique redoutable : il ne commence à produire de grandes quantités de pollen qu’après avoir dépassé 20 à 30 ans d’âge. En dessous de ce seuil, l’arbre reste relativement discret sur le plan allergique.

Le problème, c’est que la quasi-totalité des plantations japonaises a désormais largement franchi cette barrière d’âge. Les cèdres plantés dans l’euphorie de la reconstruction sont aujourd’hui des arbres matures, en pleine capacité de dispersion pollinique. Ce qui devait être une ressource de bois est devenu, sans que personne ne l’ait anticipé à cette échelle, une gigantesque usine à pollen à ciel ouvert.

Le phénomène n’est pas né d’hier. Le tout premier cas de pollinose au cèdre japonais a été décrit en 1964 dans la région de Nikko. À cette époque, le mot qui désigne aujourd’hui cette allergie, le kafunsho, n’existait pratiquement pas dans le langage courant. Mais la trajectoire est sans appel : la prévalence de l’allergie au pollen de cèdre est passée de 16,2 % en 1998 à 26,5 % en 2008, puis à 38,8 % en 2019, selon les enquêtes nationales. Une courbe qui suit presque mécaniquement celle du vieillissement des plantations.

Un pays entier submergé chaque printemps par un nuage invisible

Le ministère japonais de l’Environnement chiffrait en 2019 à 42,5 % la part de la population touchée par une pollinose, toutes causes confondues, dont 38,8 % spécifiquement allergiques au pollen de cèdre. Mongabay rapporte aujourd’hui un chiffre qui dépasse les 40 % pour le kafunsho, soit près du double du taux observé aux États-Unis pour des allergies comparables. Un Japonais sur deux, ou presque, vit avec ce fardeau saisonnier.

Les conséquences économiques se chiffrent, elles aussi, en milliards. Une enquête Panasonic relayée par le quotidien Mainichi estime les pertes de productivité à environ 245 milliards de yens par jour, soit près de 1,5 à 1,6 milliard de dollars, au pic de la saison pollinique. Fatigue, concentration en berne, arrêts maladie : le kafunsho n’est pas qu’un désagrément individuel, c’est un frein mesurable à l’activité économique nationale.

Face à l’ampleur du problème, le gouvernement japonais a fini par réagir. Un plan adopté en mai 2023 vise à réduire de 20 % la surface des plantations de cèdres d’ici 2033, et à diviser par deux la quantité de pollen émise d’ici une trentaine d’années. Les coupes annuelles doivent ainsi passer de 50 000 à 70 000 hectares. Mais les prévisions de Weathernews pour le printemps 2026 annoncent une quantité de pollen supérieure d’environ 28 % à une année moyenne à l’échelle du pays, avec un pic pouvant atteindre six fois le niveau de l’année précédente dans la préfecture d’Akita.

L’histoire du cèdre japonais résume à elle seule un paradoxe écologique rarement évoqué: une décision prise avec les meilleures intentions, pour répondre à une urgence bien réelle, peut engendrer des décennies plus tard une crise sanitaire d’une tout autre nature. Les forêts plantées pour reconstruire un pays finissent aujourd’hui par faire éternuer ses habitants, et il faudra sans doute encore plusieurs décennies avant que les scies forestières ne rattrapent le temps perdu.

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Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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