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Le Québec a l’habitude, depuis la Révolution tranquille, de créer des structures autonomes dans tous les secteurs, et la culture n’y échappe pas. Pensons au Conseil québécois du théâtre ou au Regroupement québécois de la danse. Le cirque fait exception avec En piste, organisme pancanadien de défense du secteur, même si le noyau dur des Amériques de cet art millénaire se concentre au Québec.
« On ne voulait pas se ramasser avec des associations dans chacune des provinces, résume Nadia Drouin, directrice générale d’En piste. Il y a maintenant des pôles un peu partout au Canada, et même qu’ils se sont bien développés dans les dernières années. Toronto a maintenant une communauté bien dotée. Des poches de production sont en train de naître un peu partout, à Vancouver, à Edmonton, à Calgary et dans l’est [du Canada], jusqu’à Terre-Neuve. Et puis, le cirque social est très développé dans tout le pays. »
Cette appellation contrôlée désigne des organisations qui utilisent les activités circassiennes comme vecteur de changement dans les communautés. Le cirque social utilise les acrobaties ou les jongleries comme moyens d’intervention, d’inclusion et de transformation sociale plutôt que comme simple mécanique spectaculaire, notamment pour favoriser l’intégration des personnes marginalisées.
Le réseau pancanadien Cirkaskina, né à Montréal en 2020, fédère maintenant une vingtaine d’organisations. Le nom vient de l’atikamekw et signifie « tout le monde ».
La base de la pyramide
Le cirque moderne, né en Angleterre et en France au tournant du XIXe siècle, connaît sa période de démesure de 1880 à 1930 avec les chapiteaux allemands ou américains exhibant des animaux exotiques dressés. Le nouveau cirque, apparu dans les pays du bloc soviétique et en France dans les années 1970, intègre le théâtre, la danse et la musique pour raconter une histoire ou explorer une thématique.
Puis, le Cirque du Soleil a récupéré et commercialisé mondialement cette révolution.
Cette très grosse machine de divertissement — sous chapiteau ou en salle, mais sans animaux — est maintenant à la base de la pyramide circassienne mondiale, place qu’occupait autrefois le Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus (1871-2017). Des groupes contemporains (comme dans « danse contemporaine »), parfois hyperspécialisés, occupent la pointe expérimentale de la structure.
« J’aime assez cette idée que le Cirque du Soleil est devenu notre cirque classique », répond Nadia Drouin quand on lui soumet ce concentré historique du secteur. Elle-même travaille dans le milieu depuis le début du siècle (notamment comme programmatrice à la Tohu) et dirige En piste depuis 2023. Elle a été interviewée au moment où elle amorçait un lac-à-l’épaule avec ses employés.
« Quand j’ai commencé dans le secteur, on disait que le Cirque du Soleil faisait de l’ombre à tout le monde. Depuis, on a vu éclore des compagnies comme FLIP Fabrique, Machine de cirque ou Cirque Alfonse. Évidemment, le Cirque du Soleil est encore la seule à pouvoir installer un chapiteau à Montréal. Mais d’autres cirques existent, vont très bien et se développent de manière très originale. »
Elle cite l’exemple des 7 Doigts. Fondée en 2002 par d’anciens acrobates solaires, la compagnie propose en ce moment un grand écart artistique en présentant un spectacle basé sur des chansons d’Henri Dès tout en développant une adaptation scénique de l’univers du jeu vidéo Assassin’s Creed.
Le gros et les petits
Le secteur a engendré un milliardaire (Guy Laliberté, fondateur et ex-propriétaire du Cirque du Soleil), une myriade de millionnaires (des metteurs en scène venus du théâtre, notamment) et une infinité d’artistes gagnant bien, voire très bien, leur vie. La manne se tarit depuis la vente du géant mondial et les difficultés s’accumulent.
La directrice d’En piste note que son secteur souffre d’être le dernier arrivé (ou presque le dernier, si l’on inclut les arts technologiques) à la table de distribution du soutien étatique. « On s’est ramassé avec une toute petite part du gâteau qui n’a pas tellement augmenté depuis toutes ces années, résume-t-elle. Il n’y a vraiment pas assez de compagnies soutenues au fonctionnement. »
Elles sont moins que les doigts d’une main à recevoir cette aide récurrente et structurelle du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) : Éloize, Les 7 Doigts, FLIP et L’Aubergine reçoivent entre 90 000 $ et 310 000 $ chacune par année en ce moment. Il faut ajouter la Tohu et En piste aux organismes subventionnés.
Au total, le secteur cumule plus de 6,5 millions de dollars par année, soit autour de 4,5 % des subventions du CALQ aux arts de la scène, mais la Tohu se taille la part du lion. Toutes les autres organisations circassiennes fonctionnent par projets et reçoivent donc de l’aide minimale et ponctuelle. « Ça ne suffit pas pour soutenir la croissance », dit la directrice.
Les nouveaux problèmes liés aux tournées rajoutent des embûches. La plupart des spectacles tournent à perte sur le territoire québécois parce qu’ils ne s’arrêtent que pour un soir ou deux dans des villes très éloignées les unes des autres.
Dans les années fastes, une compagnie pouvait tirer jusqu’à 90 % de ses revenus de ses spectacles à l’étranger, explique Nadia Drouin. « Les choses ont bien changé. Les salles sont en difficulté partout. Les diffuseurs internationaux réduisent les représentations d’une semaine à une fin de semaine. Les programmateurs sont devenus très conservateurs, ils invitent peu, sont protectionnistes — et, là encore, ça multiplie les enjeux pour le secteur. »
Même les visas deviennent un casse-tête. Des techniciens de la compagnie FLIP ont eu de la difficulté à obtenir leurs permis pour travailler aux États-Unis en février dernier.
Comme le reste des secteurs économiques, le cirque québécois (ou canadien) essaie donc de développer de nouveaux marchés pour se sortir de la dépendance au voisin du Sud. Éloize a mis sur pied le nouveau spectacle permanent Wings of Memory à Everland, le plus grand parc d’attractions de la Corée du Sud. Une autre petite révolution tranquille…


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