Quinze ans. C’est le temps qu’a tenu le tramway sur pneus de Caen avant de finir à la casse, alors que sa garantie contractuelle courait jusqu’en 2032. Un équipement facturé plus de 200 millions d’euros aux contribuables normands, conçu pour durer trois décennies, et qui a fini par être démoli faute de fiabilité. L’histoire du TVR caennais reste, encore aujourd’hui, l’un des exemples les plus cités en France quand on parle de pari technologique raté dans les transports publics.
À retenir
- Un projet technologique révolutionnaire rejeté par référendum mais imposé par les élus locaux
- Des pannes récurrentes : 100 interruptions de trafic par mois et des incidents spectaculaires dès 2003
- La rupture anticipée du contrat a coûté 17 millions d’euros d’indemnités avant même de reconstruire
Sommaire
- Un pari technologique voté malgré un référendum défavorable
- Pannes en série et usure prématurée
- La double peine : indemnités de rupture et reconstruction complète
Un pari technologique voté malgré un référendum défavorable
Retour en 1991. L’agglomération caennaise cherche un mode de transport en commun en site propre, moins coûteux qu’un tramway classique. Le choix se porte sur une technologie encore expérimentale, le Transport sur Voie Réservée, un engin hybride circulant sur pneus mais guidé par un rail central, développé par Bombardier. Le projet est voté à l’unanimité le 27 novembre 1991, compte tenu des économies escomptées par rapport à un tramway : le coût au kilomètre du TVR est estimé en 1997 à 50 à 70 millions de francs contre 120 à 140 millions de francs pour un tramway. Un argument financier qui séduit les élus, mais pas forcément les habitants.
Car le projet manque de tomber à l’eau avant même de démarrer. Les élections municipales de 1995 mettent à mal le projet : le maire sortant affronte son rival socialiste qui promet d’organiser un référendum sur le projet s’il l’emporte, ce qui se traduit finalement par un vote populaire où la majorité des votants rejette le TVR. Les élus poursuivent malgré tout le projet. Le tramway sur pneus est inauguré le 18 novembre 2002, pour une facture annoncée à 215 millions d’euros. Il doit rouler sans interruption majeure jusqu’en 2032.
Pannes en série et usure prématurée
Le problème ne tarde pas à se manifester. Dès 2003, à deux reprises, des pneus éclatent en pleine circulation. En 2003, à deux reprises, des pneus ont éclaté, projetant un morceau de la carrosserie à plusieurs dizaines de mètres sans faire de blessés. Une décennie plus tard, l’incident se répète sous une autre forme : en 2013 un moteur du TVR était tombé sur la voie à Caen. Entre les deux, les déraillements ponctuent régulièrement l’exploitation, le TVR ayant aussi connu des déraillements les premières années à Nancy et Caen, l’autre ville française à avoir fait le même choix technologique.
Au-delà des incidents spectaculaires, c’est l’accumulation des pannes du quotidien qui use les usagers. Un responsable du syndicat de transports évoquait à l’époque « 100 pannes rouges par mois », c’est-à-dire des interruptions de trafic de plus de trois minutes ou des retours forcés au dépôt. Résultat : une désaffection progressive et un constat amer de la part des dirigeants locaux. « A Caen, les usagers préfèrent le bus, c’est unique en France » déplorait le président de Viacités à l’époque. Une phrase qui résume à elle seule l’échec d’un système censé incarner la modernité des transports urbains.
La décision de tirer un trait sur l’expérience tombe dès septembre 2011, à peine neuf ans après l’inauguration. Viacités envisage de le remplacer par un mode de transport plus fiable dès septembre 2011, et le tramway fer est officiellement choisi le 14 décembre 2011. Le maire de l’époque tente pourtant de gagner du temps, espérant faire durer les rames existantes jusqu’en 2022 pour lisser les finances de l’agglomération, mais il renonce devant le coût annuel des travaux d’entretien, de l’ordre de 40 millions d’euros. Un chiffre qui, à lui seul, justifie l’abandon anticipé : entretenir un système défaillant coûtait presque aussi cher, chaque année, que ce que rapportait l’exploitation elle-même.
La double peine : indemnités de rupture et reconstruction complète
Le TVR cesse définitivement de circuler le 31 décembre 2017 à 20 heures, après quinze ans d’exploitation chaotique. Mettre fin à un contrat signé pour trente ans ne se fait pas sans conséquences financières. La rupture du contrat signé en 2002 pour une durée initiale de 30 ans avec la STVR coûte 17,3 millions d’euros à la communauté urbaine, auxquels il faut ajouter 12,3 millions d’euros pour le règlement de la dernière annuité d’emprunt auprès des banques. Une autre source précise que 17 millions d’euros d’indemnités de rupture de contrat liaient la communauté urbaine à Colas et Bombardier. Deux montants proches, deux façons de raconter la même douloureuse note à régler avant même d’avoir posé le premier rail du nouveau tramway.
Reconstruire un réseau capable de remplacer le TVR n’a rien d’une formalité : il faut refaire intégralement la plateforme, adapter les stations, revoir la signalisation. Le remplacement va coûter 245 millions d’euros, dont 24 millions d’aide de l’État, 30 millions de la région et de l’Europe et 45 millions du département, précisait à l’époque le président de la communauté urbaine. En additionnant travaux et indemnités, la facture totale de la transition dépasse les 260 millions d’euros, pour un projet qui avait déjà coûté 215 millions quinze ans plus tôt. Le nouveau tramway sur rails, construit par Alstom, est finalement inauguré le 27 juillet 2019, après dix-neuf mois de chantier intensif.
Caen n’a pas été la seule à se brûler les doigts avec cette technologie. Nancy, seule autre agglomération française à avoir opté pour le TVR de Bombardier, a suivi une trajectoire quasi identique : mis en service en 2000, son tramway sur pneus a lui aussi été abandonné, de 2000 à 2023, avant que le réseau nancéien cesse d’exploiter son tramway sur pneus le 12 mars 2023. Un détail cocasse clôt cette histoire à double fond : une partie des rames caennaises retirées de la circulation a fini par voyager jusqu’à Nancy, non pas pour y rouler, mais pour servir de pièces détachées à l’autre réseau agonisant. Deux villes, un même fournisseur, un même verdict : la promesse d’un tramway moins cher que le rail a coûté, au final, bien plus cher que prévu.
Sources : banquedesterritoires.fr | ville-rail-transports.com


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