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En oubliant de se laver les mains avant de passer à table en 1879, un chimiste a littéralement posé le premier sucre sans calorie sur nos assiettes

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En 1879, un chimiste distrait a changé pour toujours notre rapport au sucre, simplement parce qu’il a oublié un geste aussi banal que se laver les mains avant de passer à table. Cette anecdote, aussi improbable qu’authentique, est à l’origine de la saccharine, le tout premier édulcorant artificiel de l’histoire. Alors que l’automne s’installe et que les rayons des supermarchés regorgent de produits allégés, il est amusant de se rappeler que cette révolution du sucre sans calorie ne doit rien à une recherche méthodique, mais tout au hasard d’une soirée de laboratoire un peu négligée.

À retenir

  • La saccharine a été découverte accidentellement en 1879 par Constantin Fahlberg, qui a détecté un goût sucré sur ses mains après avoir manipulé des dérivés du goudron de houille sans les laver.
  • Environ 300 à 500 fois plus sucrée que le sucre ordinaire, elle ne fournit aucune calorie car l’organisme humain est incapable de la métaboliser.
  • Après une rupture entre Fahlberg et son mentor Remsen liée à un brevet déposé unilatéralement, la saccharine s’est imposée auprès des diabétiques puis dans l’industrie agroalimentaire, notamment pendant la Première Guerre mondiale.

Fahlberg oublie de se laver les mains, et le monde découvre un goût qui n’existe pas dans la nature

L’histoire se déroule à l’université Johns Hopkins, aux États-Unis, où Constantin Fahlberg, un jeune chimiste russe, travaille alors dans le laboratoire du professeur Ira Remsen. Entre 1877 et 1878, les deux hommes mènent des recherches sur les dérivés du goudron de houille, des composés chimiques bien éloignés, en apparence, de toute idée de gourmandise. Rien ne laissait présager qu’une simple journée de manipulations allait déboucher sur l’invention d’un goût totalement inédit.

Ce soir-là, après de longues heures passées à manipuler diverses substances, Fahlberg rentre dîner sans prendre la peine de se laver les mains. Une négligence qui, dans n’importe quel autre contexte, serait passée totalement inaperçue. Mais en portant son pain à la bouche, il remarque un goût étrangement sucré sur ses doigts, un goût qui n’a rien à voir avec les aliments qu’il consomme. Intrigué, il retourne au laboratoire pour comprendre d’où provient cette sensation aussi surprenante qu’inattendue.

Un résidu chimique sur des doigts sales devient la plus grande erreur culinaire de l’histoire

En retraçant ses manipulations de la journée, Fahlberg identifie la molécule responsable de ce phénomène : elle deviendra bientôt la saccharine. Un détail curieux mérite toutefois d’être mentionné, certaines versions historiques attribuent en réalité cette première dégustation accidentelle à Ira Remsen lui-même, ce qui alimente encore aujourd’hui une controverse tenace sur la véritable paternité de la découverte. Quoi qu’il en soit, les deux chercheurs publient conjointement, en février 1879, un article scientifique décrivant deux méthodes de synthèse de cette substance, notant au passage qu’elle est nettement plus sucrée que le sucre de canne classique.

Le nom même de saccharine raconte une histoire linguistique fascinante, il dérive du latin saccharum, qui désigne le sucre, lui-même issu du sanskrit sarkara, signifiant à l’origine gravier ou grain. Une étymologie presque ironique pour une substance qui, contrairement au sucre traditionnel, ne fournit strictement aucune calorie, l’organisme humain étant tout simplement incapable de la métaboliser. Environ 300 à 500 fois plus sucrée que le sucre ordinaire, elle offre une intensité gustative disproportionnée par rapport à sa quantité utilisée.

La saccharine séduit d’abord les diabétiques avant de conquérir les usines de soda

La collaboration scientifique entre Fahlberg et Remsen ne résiste malheureusement pas à l’appât du gain. En 1884, Fahlberg dépose seul des brevets américains et allemands pour un procédé de fabrication plus économique, sans en informer son ancien mentor, provoquant une rupture définitive entre les deux hommes. Deux ans plus tard, en 1886, il va plus loin encore en se proclamant unique découvreur de la saccharine, un geste perçu comme une véritable trahison par Remsen, qui recherchait avant tout la reconnaissance scientifique plutôt que le profit commercial.

Malgré cette querelle, la saccharine trouve rapidement son public. Elle séduit d’abord les personnes diabétiques, qui découvrent enfin un moyen de sucrer leurs plats sans risquer de faire grimper leur glycémie. Puis vient la Première Guerre mondiale, période durant laquelle les pénuries de sucre poussent les industriels à se tourner massivement vers cet édulcorant de synthèse. La saccharine s’invite alors dans les cuisines, puis dans les usines produisant les premières boissons allégées, ouvrant la voie à toute une industrie qui perdure encore aujourd’hui.

Deux siècles plus tard, ce sucre sans calorie continue de diviser scientifiques et consommateurs

Avec le temps, la saccharine a progressivement cédé du terrain face à des concurrents plus récents comme l’aspartame ou la stévia, jugés par certains plus agréables en bouche ou perçus comme plus naturels. Elle reste néanmoins présente dans de nombreux produits, et son statut de doyenne des édulcorants artificiels continue de fasciner les curieux d’histoire des sciences autant que les industriels de l’agroalimentaire.

Elle demeure toutefois au cœur de débats sanitaires récurrents dans plusieurs pays, certains consommateurs restant méfiants face aux édulcorants de synthèse en général, tandis que d’autres continuent d’y voir une alternative pratique au sucre traditionnel. Un débat loin d’être clos, qui rappelle que même les découvertes les plus fortuites peuvent façonner durablement nos habitudes alimentaires, et nourrir, plus d’un siècle après, des controverses toujours d’actualité.

De cette soirée d’automne 1879 où un chimiste a négligé de se laver les mains est née toute une industrie du goût sucré sans les calories. Une découverte accidentelle, née d’une rivalité scientifique, qui continue aujourd’hui d’alimenter nos réflexions sur ce que nous mettons dans nos assiettes. La prochaine fois que vous croiserez un sachet d’édulcorant sur une table de café, peut-être penserez-vous à cette étrange histoire de doigts sales et de pain trempé, à l’origine involontaire de tout un pan de notre alimentation moderne.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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