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En lâchant au XIXe siècle des opossums à queue en brosse pour monter un commerce de fourrure, les Néo-Zélandais ont littéralement offert leurs forêts à un brouteur que leurs oiseaux n’avaient jamais connu

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Mille huit cent trente-sept. Cette année-là, des colons débarquent en Nouvelle-Zélande avec des caisses d’opossums à queue en brosse capturés en Tasmanie, bien décidés à répliquer le succès du commerce de fourrure australien. L’opossum à queue en brosse australien, un marsupial de la taille d’un chat, a été introduit en Nouvelle-Zélande en 1837 pour le commerce de la fourrure. Le calcul semblait limpide : des forêts immenses, un climat favorable, une fourrure déjà prisée sur les marchés européens. Personne, à l’époque, n’imagine que ce petit animal grimpeur allait devenir le symbole même de l’échec écologique du pays.

À retenir

  • Pourquoi les Néo-Zélandais ont-ils importé des milliers de ces petits marsupiaux en 1837 ?
  • Quel détail filmé en 1993 a révélé l’ampleur réelle du désastre écologique ?
  • Comment un animal destiné à enrichir le pays est-il devenu un gouffre financier sans fin ?

Sommaire

  1. Un pari commercial venu de Tasmanie
  2. Des forêts qui n’avaient jamais rencontré de brouteur
  3. Le commerce qui échoue, l’animal qui triomphe

Un pari commercial venu de Tasmanie

La majorité des animaux importés provenait de Tasmanie, où dominent les opossums noirs, une variété particulièrement prisée des fourreurs pour sa coloration riche et attractive. La variété cuivrée du Queensland, elle, ne fait jamais le voyage : sa robe se vend moins cher. Les autorités coloniales protègent alors l’espèce avec ferveur. L’animal reste une espèce protégée, réservée aux seuls chasseurs licenciés, jusqu’en 1938. Dans les années 1920, l’enthousiasme atteint son comble : à Mount Bruce, dans la région de Wairarapa, des écoliers obtiennent un jour de congé pour assister à la libération d’opossums australiens dans la forêt, ces animaux devant former la base d’une industrie de la fourrure locale. Une fête populaire pour saluer l’arrivée d’un futur fléau. L’ironie ne s’arrête pas là : Mount Bruce est aujourd’hui un sanctuaire pour oiseaux, où l’on dépense chaque année des sommes considérables pour se débarrasser des mêmes animaux qu’on y avait relâchés en grande pompe.

Des forêts qui n’avaient jamais rencontré de brouteur

Le problème dépasse largement une question de mauvais timing. Avant la colonisation européenne, les forêts néo-zélandaises n’avaient jamais connu de mammifère brouteur. Aucun cerf, aucun lapin, aucun herbivore terrestre digne de ce nom, à l’exception de quelques chauves-souris. Résultat : les arbres, les oiseaux, les plantes ont évolué pendant des millions d’années sans jamais développer la moindre défense contre un animal grimpeur capable de dévorer feuilles, bourgeons et fruits sans relâche. Et l’opossum, contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’est pas un simple herbivore discret. Il trouve la forêt néo-zélandaise bien plus appétissante que l’eucalyptus austère de son pays d’origine, et il y prospère.

Le brouteur ne se contente pas du feuillage. Il chasse les petits animaux de leurs terriers et de leurs nids, et se nourrit d’œufs et de poussins. Longtemps, on a cru l’espèce inoffensive pour la faune aviaire. Puis, en 1993, un détail change tout : des chercheurs filment pour la première fois des opossums en train de dévorer les œufs et les poussins du kōkako, un oiseau menacé. Depuis, les caméras ont documenté la même scène chez le kererū, le kiwi, le tūī et bien d’autres espèces endémiques. Comme les dégâts se concentrent sur la canopée haute, ils sont longtemps passés inaperçus, et leur ampleur réelle n’est débattue sérieusement que vers 1950, au moment où l’animal a déjà colonisé tout le pays.

Le commerce qui échoue, l’animal qui triomphe

Voilà le paradoxe central de cette histoire. L’industrie de la fourrure connaît quelques années fastes : dans les années 1970, les prix des peaux restent bons, et en 1981, leur meilleure année, les trappeurs exportent 3,2 millions de peaux. Mais cette embellie ne dure pas. Les cours s’effondrent, la demande mondiale pour la fourrure décline, et le commerce ne devient jamais le pilier économique qu’on avait promis aux colons du XIXe siècle. Pendant ce temps, l’animal, lui, continue sa conquête méthodique du territoire. En 1946, les autorités finissent par déclarer officiellement l’opossum nuisible, et dès 1950 il occupe déjà plus de la moitié du pays.

La Nouvelle-Zélande se retrouve alors avec un problème permanent sur les bras. L’opossum est aujourd’hui présent sur pratiquement tout le territoire continental et sur l’île Stewart, même s’il a été éradiqué de plusieurs îles importantes pour la conservation depuis le début des années 1990. Sur ces îles-refuges, chaque campagne d’éradication coûte cher et mobilise des équipes entières, année après année, pour préserver ce qui reste d’une biodiversité unique au monde. Le pays a d’ailleurs développé un outil de lutte devenu emblématique à l’international : la Nouvelle-Zélande fait partie des rares pays à utiliser le poison 1080, un composé qui se biodégrade rapidement et n’a que peu d’impact sur les oiseaux indigènes. En 2006, la moitié des programmes de contrôle menés par le Département de la conservation reposait sur des largages aériens de ce poison, principalement dans les zones reculées.

Ce qui frappe, au fond, c’est le retournement complet de la logique initiale. On avait importé un animal pour en tirer une richesse durable ; il est devenu une dépense qu’il faut renouveler indéfiniment, saison après saison, sans jamais espérer une victoire définitive. Certaines filières tentent aujourd’hui de retourner la situation à leur avantage : une industrie de fibre textile à base de poil d’opossum, mêlé à du mérinos, s’est développée et sert désormais d’argument économique pour justifier le piégeage à grande échelle. Une manière, peut-être, de faire d’une malédiction écologique un argument marketing. Mais la forêt, elle, continue de payer la note tous les soirs.

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