Un fax qui grésille, une page qui sort de travers, une ligne qui saute : tout le monde garde en mémoire ces galères de télécopieur. Ce qu’on sait moins, c’est que cette technologie a été imaginée 33 ans avant le téléphone, par un horloger écossais armé de deux simples pendules.
À retenir
- Alexander Bain a breveté en 1843 un procédé de transmission d'image basé sur deux pendules synchronisés, ancêtre du fax.
- Le système, limité par les problèmes de synchronisation mécanique, ne sera rendu exploitable commercialement qu'en 1865 par Giovanni Caselli.
- ンBain est mort pauvre en 1877 sans voir son invention aboutir, éclipsé par la postérité accordée à Bell et au téléphone.
Deux pendules pour vaincre le temps : l’idée folle de Bain
Alexander Bain n’avait rien d’un scientifique de laboratoire. Né en 1810 dans la paroisse de Watten, au fin fond du Caithness écossais, ce fils de petit fermier était un autodidacte pur jus. Pas de grande université, pas de mentor prestigieux : juste une passion dévorante pour la mécanique de précision et les horloges.
Cette passion l’avait déjà mené loin. Dès janvier 1841, avec l’horloger John Barwise, il fait breveter la toute première horloge électrique à balancier, actionnée par des impulsions électromagnétiques. À une époque où l’électricité fascine sans qu’on sache vraiment quoi en faire, Bain comprend qu’elle peut remplacer le ressort et le poids comme source de mouvement.
C’est cette idée qu’il pousse ensuite beaucoup plus loin. Et si deux horloges, parfaitement calées l’une sur l’autre, pouvaient non seulement donner l’heure, mais aussi transmettre une image à distance ? Le 27 mai 1843, le Royaume-Uni lui accorde le brevet n° 9745, qui porte sur des améliorations dans la production des courants électriques, les garde-temps et les télégraphes imprimants. Sur le papier, c’est un texte technique parmi d’autres. Dans les faits, c’est l’acte de naissance du fax.
Ligne par ligne : comment le brevet n° 9745 transmettait une image avant l’électronique
Le principe imaginé par Bain tient en une phrase, mais il fallait y penser : lire une image ligne par ligne, grâce à deux pendules synchronisés, puis la reconstituer à l’identique à l’autre bout d’un fil télégraphique. Chaque pendule oscille au même rythme, l’un du côté de l’émetteur, l’autre du côté du récepteur, un peu comme deux métronomes réglés pour battre exactement la même mesure.
Côté émission, le pendule balaie la surface d’un document ligne après ligne, détectant les zones sombres et claires. Côté réception, un second pendule, cadencé à l’identique, reproduit ce balayage sur une feuille de papier dit électrolytique. Un document de brevet américain de l’époque le décrit noir sur blanc : les horloges fournissent l’énergie motrice et les bobines électriques la synchronisation du dispositif. Autrement dit, il joue le rôle de moteur et d’horloge en même temps.
Techniquement, l’idée est limpide. Dans la pratique, elle se heurte à un mur. Faire battre deux pendules mécaniques exactement au même rythme, sur la durée, relève de l’exploit. Le moindre décalage entre les deux horloges, même minime, et c’est toute l’image reçue qui se brouille ligne après ligne. Ce défaut de concordance deviendra le talon d’Achille du système de Bain pendant des années.
33 ans d’avance sur Bell : pourquoi cette invention a été oubliée par l’histoire
Bain ne baisse pas les bras tout de suite. Entre 1843 et 1846, il multiplie les essais sur sa machine à fac-similé expérimentale, cherchant désespérément à stabiliser la synchronisation entre ses deux pendules. Sans succès durable. Il finit par abandonner cette piste précise, même si l’un de ses télégraphes imprimants de 1843 a traversé les décennies et se trouve aujourd’hui conservé au Museum für Kommunikation de Francfort.
L’histoire ne s’arrête pourtant pas là. En 1846, Bain obtient 7 500 livres de dédommagement de l’Electric Telegraph Company pour contrefaçon de son brevet, plus 2 500 livres supplémentaires pour l’usage de ses télégraphes imprimants. Une somme confortable pour l’époque, preuve que ses idées valaient de l’or, même inachevées. Il faudra attendre 1848 et les travaux de Frederick Bakewell pour que le problème de synchronisation soit enfin résolu, puis 1865 pour que l’Italien Giovanni Caselli rende le procédé réellement exploitable commercialement.
Voilà pourquoi le nom de Bain s’est effacé derrière celui de Bell, pourtant arrivé 33 ans plus tard avec son brevet du téléphone. Une invention qui fonctionne mal, même géniale sur le papier, finit toujours par céder la place à celle qui marche vraiment. Et pourtant, le fax a eu une revanche inattendue sur le temps. Une enquête menée fin 2025 auprès de plus de 28 000 établissements japonais révèle que 71,7 % des écoles primaires et collèges publics du pays utilisent encore le télécopieur pour leurs tâches administratives. En 2021, le gouvernement japonais avait même dû renoncer à le faire disparaître de ses administrations, face à l’opposition de centaines de bureaux jugeant la mesure tout simplement impossible à appliquer. Au Royaume-Uni, c’est l’inverse : dès 2019, le ministère de la Santé a interdit au NHS l’achat de nouveaux télécopieurs, avec une sortie complète programmée pour 2020, alors que près de 9 000 appareils étaient encore recensés en Angleterre.
Difficile d’imaginer, en envoyant un simple document scanné depuis son smartphone, que tout est parti d’un horloger écossais et de deux pendules tentant désespérément de battre à l’unisson. Alexander Bain n’a jamais vu son invention devenir un objet du quotidien. Il est mort pauvre, en 1877, un an à peine après que Bell eut déposé son propre brevet et raflé la gloire que l’histoire n’accorde généralement qu’aux idées qui fonctionnent au bon moment.
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