Un accélérateur de particules est une installation scientifique conçue pour propulser des particules subatomiques à très grande vitesse, souvent proche de celle de la lumière, afin de les faire entrer en collision et d’en étudier les composants les plus fondamentaux. C’est ce principe qui a poussé l’URSS, en pleine guerre froide scientifique, à lancer l’un des chantiers les plus démesurés de son histoire technique. Quelque part sous une forêt paisible, à une centaine de kilomètres au sud de Moscou, dort depuis plus de trente ans un anneau souterrain de 21 kilomètres de circonférence. Achevé en 1994, il n’a pourtant jamais accueilli le moindre aimant supraconducteur. Une infrastructure colossale, figée dans le temps, que la nature a fini par recouvrir. Retour sur l’histoire méconnue du tunnel de Protvino.
À retenir
- Creusé entre 1983 et 1994, le tunnel de Protvino devait accueillir l’UNK, un collisionneur proton-proton de 3 TeV nécessitant 2 500 aimants supraconducteurs.
- L’effondrement de l’URSS a stoppé le financement juste après l’achèvement du tunnel, ne laissant que quelques dizaines d’aimants produits sur les 2 500 nécessaires.
- Le projet a été officiellement mis en veille en 1998, mais la Russie envisage aujourd’hui de réutiliser ce tunnel pour un futur collisionneur de muons.
Un tunnel géant creusé pour rien : le pari fou de l’URSS
Il faut imaginer le chantier pour saisir l’ampleur du projet. Dès 1983, des équipes soviétiques entament l’excavation d’un tunnel circulaire à travers 26 puits d’accès, creusés jusqu’à 60 mètres de profondeur. La méthode retenue, l’excavation à ciel ouvert, permet de progresser section par section jusqu’à former un anneau de 5 mètres de diamètre pour 21 kilomètres de long, une taille qui dépasse celle de la ligne circulaire du métro de Moscou. Le site n’a rien du hasard : Protvino repose sur d’anciens fonds marins secs, un sol stable et peu exposé aux risques sismiques, idéal pour ce type d’ouvrage souterrain d’envergure.
La dernière portion du tunnel, longue de 2,7 kilomètres, s’avère la plus délicate à réaliser. Elle doit relier l’accélérateur existant, baptisé U-70, au futur complexe qui portera le nom d’UNK. Des infiltrations d’eau souterraine compliquent sérieusement les travaux, retardant l’achèvement de cette jonction stratégique jusqu’en 1994. Onze ans après le premier coup de pioche, l’anneau est enfin complet. Sur le papier, tout est prêt pour la suite des opérations.
Protvino, le rêve soviétique qui devait dépasser le CERN
Ce tunnel n’était pas une simple prouesse d’ingénierie civile : il devait devenir le cœur d’un collisionneur proton-proton de 3 TeV, une machine capable de rivaliser, voire de surpasser, les capacités du CERN européen. Pour fonctionner, l’UNK aurait eu besoin de pas moins de 2 500 aimants supraconducteurs, chacun pesant environ 10 tonnes. Un chiffre qui donne une idée du gigantisme du projet, pensé à une époque où l’URSS entendait démontrer sa suprématie scientifique face aux laboratoires occidentaux.
Mais construire un tunnel est une chose, le remplir en est une autre. La fabrication de ces aimants représentait un défi industriel considérable, nécessitant des ressources financières et technologiques que seul un État puissant pouvait mobiliser sur le long terme. Et c’est précisément là que l’histoire a basculé, à un moment où plus rien ne semblait acquis pour la recherche fondamentale soviétique.
1994, l’année où tout s’arrête sans prévenir
L’effondrement de l’URSS, quelques années plus tôt, a laissé des traces profondes dans tous les pans de l’économie et de la recherche russes. Le projet UNK n’y échappe pas. Alors que le tunnel vient tout juste d’être achevé, le financement s’effondre à son tour. Seule une fraction de la structure accélératrice de première étape a pu être construite, et quelques dizaines d’aimants supraconducteurs seulement ont été produits, loin des 2 500 unités nécessaires au fonctionnement complet de la machine.
Le tunnel, terminé mais vide, est alors placé sous cocon dès 1994. Quatre ans plus tard, en 1998, l’agence russe MINATOM officialise l’arrêt du projet en le plaçant en veille prolongée. Un dénouement presque silencieux pour une infrastructure qui devait pourtant marquer l’histoire de la physique des particules. Certains travaux annexes, comme l’éclairage ou la ventilation des salles expérimentales souterraines, se poursuivent malgré tout de façon limitée jusqu’en 2013, avant l’arrêt total et définitif du chantier.
Un anneau vide sous la forêt : que reste-t-il aujourd’hui de l’UNK ?
En ce début d’automne, alors que les forêts qui recouvrent la région de Protvino commencent tout juste à changer de teinte, le tunnel repose toujours là, silencieux, sous des mètres de terre et de racines. De nombreux scientifiques qui avaient participé à l’aventure de l’UNK ont depuis rejoint d’autres grands projets d’accélérateurs à travers le monde, emportant avec eux le savoir-faire accumulé sur ce chantier inachevé.
Mais l’histoire pourrait ne pas s’arrêter là. Dans un contexte où la coopération scientifique avec le CERN est aujourd’hui suspendue, la Russie a récemment relancé une réflexion autour de la réutilisation de ce tunnel exceptionnel, notamment pour un futur collisionneur de muons. Une piste encore incertaine, mais qui redonnerait un sens à ces 21 kilomètres de galerie creusée dans le plus grand des silences.
De ce projet titanesque, il ne reste donc qu’un anneau vide, témoin d’une ambition scientifique brisée par l’histoire politique plus que par la science elle-même. Le tunnel de Protvino illustre à sa manière combien la recherche fondamentale reste dépendante de choix économiques et géopolitiques qui la dépassent largement. Reste à savoir si cette galerie oubliée finira un jour par retrouver sa vocation initiale, ou si elle demeurera, sous cette forêt russe, l’un des plus grands vestiges silencieux de la guerre froide scientifique.


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