Quatorze cargos immobilisés pendant huit ans dans un lac égyptien : voilà ce qu’a provoqué, en quelques jours seulement, la fermeture du canal de Suez en juin 1967. L’Égypte, en pleine guerre des Six Jours contre Israël, saborde des navires et pose des mines aux deux extrémités de sa voie navigable pour empêcher toute traversée. Résultat immédiat : un convoi de quinze bâtiments en route vers le nord se retrouve piégé au beau milieu du parcours, dans le Grand Lac Amer, cette portion la plus large du canal. Ils y resteront jusqu’en 1975.
À retenir
- Que se passe-t-il vraiment quand 15 navires se retrouvent piégés au milieu d’une voie navigable fermée du jour au lendemain ?
- Comment des équipages de huit nations ennemies apprennent-ils à vivre ensemble pendant près d’une décennie ?
- Pourquoi seuls deux navires repartiront par leurs propres moyens après huit ans d’immobilité forcée ?
Sommaire
- Un piège maritime déclenché en trois jours
- Du sable sur les ponts, une vie sociale entre les coques
- Huit ans d’attente et un dénouement inattendu
Un piège maritime déclenché en trois jours
Tout commence le 5 juin 1967. En juin 1967, les quatorze navires transitent par le canal de Suez vers le nord au moment où des combats commencent entre Israël et l’Égypte, dans ce qui deviendra connu sous le nom de guerre des Six Jours. Le conflit ne dure qu’une semaine, mais ses conséquences logistiques, elles, s’étirent sur près d’une décennie. Les deux extrémités du canal sont fermées sur ordre du gouvernement égyptien et, après trois jours, il devient évident que le canal restera impraticable pour longtemps à la suite du sabordage de navires pour bloquer les entrées.
Un quinzième bâtiment, l’Observer, se retrouve isolé plus au nord, coincé dans le lac Timsah par d’autres épaves. Les quatorze autres, eux, partagent le même mouillage forcé. Leurs équipages viennent de huit nations différentes, Grande-Bretagne, Allemagne de l’Ouest, Pologne, Tchécoslovaquie, Suède, France, Bulgarie et États-Unis, un mélange improbable de marins que la guerre froide aurait pu opposer, et que la géographie force au contraire à cohabiter. Le gel n’est pas anodin : Nasser refuse catégoriquement qu’Israël, désormais installé sur toute la rive est du canal après avoir conquis le Sinaï, puisse un jour utiliser cette voie stratégique.
Les premières semaines, personne n’imagine que l’attente va durer. Puis les jours deviennent des mois, les mois des années. Le vent du désert, lui, ne s’arrête jamais : il dépose une fine couche de sable sur les ponts, jour après jour, jusqu’à donner aux navires une teinte jaunâtre uniforme. C’est de là que vient leur surnom, la Flotte jaune, resté célèbre bien après leur libération.
Face à l’isolement, les équipages s’organisent. Victime collatérale de la guerre des Six Jours, la flotte jaune est un groupe de quatorze bateaux qui s’est retrouvé bloqué dans le canal de Suez, section du Grand Lac Amer, de 1967 à 1975. Dès octobre 1967, les officiers et marins des quatorze navires se réunissent à bord du Melampus pour fonder la Great Bitter Lake Association, une structure de solidarité mutuelle qui va structurer toute la vie de la communauté flottante. Chaque bâtiment se voit attribuer une fonction : le cargo polonais devient bureau de poste, un autre navire se transforme en hôpital, un troisième en salle de cinéma improvisée. Le dimanche, c’est à bord du Nordwind allemand que se tient l’office religieux, tandis que les Britanniques organisent des matchs de football sur le pont ou sur la terre ferme voisine quand c’est possible.
Le troc devient monnaie courante entre navires : de la viande contre des fruits, des crevettes contre des œufs, chaque équipage échangeant ce que son pays d’origine avait chargé en cale avant la guerre. En 1968, pour faire écho aux Jeux olympiques de Mexico, les marins organisent leurs propres compétitions, les « Jeux olympiques du Lac Amer », avec épreuves d’haltérophilie, de water-polo, de tir à la carabine à air comprimé et bien sûr de natation. À Noël, un sapin flottant est installé sur le lac et un piano, descendu sur une petite embarcation, va sérénader chaque navire un par un. Cette micro-société flottante ira même jusqu’à créer ses propres timbres, aujourd’hui recherchés par les collectionneurs, et un club de yachting entre deux coques immobilisées.
Huit ans d’attente et un dénouement inattendu
La vie à bord finit par s’organiser autour d’un roulement d’équipages : plus de 3 000 marins se relaient au fil des années sur ces quatorze bateaux, personne ne restant huit ans d’affilée. En 1972, les derniers membres d’équipage allemands rentrent définitivement chez eux ; l’entretien des navires est alors confié à une compagnie norvégienne, chargée de maintenir les machines en état pendant que les cargaisons, elles, pourrissent lentement dans les cales. Ce n’est pas un manque d’huile de coude qui bloque la sortie : le canal est truffé de mines et d’épaves qu’il faut retirer une par une, un travail de déminage colossal qui ne s’achève qu’au milieu des années 1970, avec environ 750 000 engins explosifs récupérés au total.
Le déblocage politique vient d’ailleurs qu’attendu : c’est la guerre du Kippour, en octobre 1973, qui rebat les cartes diplomatiques et permet la rétrocession progressive du Sinaï à l’Égypte. Le canal rouvre enfin au printemps 1975. Le 24 mai 1975, seuls deux des quatorze navires parviennent à repartir par leurs propres moyens : les cargos allemands Münsterland et Nordwind, accueillis à leur arrivée à Hambourg par plus de 30 000 personnes. Pour le Münsterland, c’est la fin d’un trajet commencé en Australie huit ans, trois mois et cinq jours plus tôt, un voyage qui devait durer quelques semaines.
Les douze autres bâtiments n’ont pas cette chance. Trop dégradés après huit ans d’immobilité, leurs cargaisons périssables totalement perdues, ils doivent être remorqués hors du canal avant d’être vendus, exploités brièvement, puis envoyés à la casse dans les années suivantes. Entre-temps, la révolution du conteneur a bouleversé le transport maritime mondial : ces cargos, à la pointe de la technologie en 1967, sont devenus obsolètes le jour même où ils ont enfin pu reprendre la mer. Les armateurs britanniques, propriétaires de quatre des quatorze navires, finissent par inscrire la perte totale de leur flotte dans leurs comptes. Une décennie plus tard, le canal de Suez retrouvera son statut d’artère névralgique du commerce mondial, celle-là même que l’échouage de l’Ever Given viendra rappeler au monde entier en 2021, sur une échelle de temps sans commune mesure : quelques jours contre huit longues années.
Sources : korii.slate.fr | acquiastage.middleeasteye.net


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