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En broyant des momies rapportées d’Égypte, les pharmaciens européens ont vendu pendant des siècles un remède qu’on avalait

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Pendant près de cinq siècles, les apothicaires d’Europe ont vendu, sans le moindre scrupule, un remède fabriqué à partir de cadavres humains venus d’Égypte. L’idée peut sembler tout droit sortie d’un roman d’épouvante, et pourtant elle appartient bel et bien à notre histoire médicale. Dans les officines de Paris, de Venise ou d’Amsterdam, on rangeait entre les bocaux de plantes séchées et les flacons d’huiles précieuses une substance sombre et fascinante : la mumia, autrement dit de la poudre de momie. On la prescrivait contre les coups, les chutes, les hémorragies, et on l’avalait ou l’appliquait sans se douter que ce miracle reposait, en grande partie, sur un colossal malentendu linguistique. Remontons le fil de cette étrange histoire, où se mêlent croisades, erreurs de traduction, pillage de tombeaux et flair critique d’un grand chirurgien.

Quand l’Europe croquait ses pharmacies dans les tombeaux d’Égypte

Difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais entre le XIIe et le XVIIe siècle, la poudre de momie figurait parmi les remèdes les plus recherchés du continent. Les momies égyptiennes, arrachées à leurs sépultures millénaires, étaient démembrées, broyées, puis expédiées vers l’Europe où elles finissaient réduites en poudre au fond d’un mortier. Ce commerce macabre alimentait un marché florissant, et l’engouement atteignit une sorte d’apogée au XVIe siècle.

L’usage se serait diffusé vers le XIIIe siècle, au retour des premiers croisés, à une période où les métiers de la médecine et de la pharmacie se professionnalisaient. Les apothicaires y voyaient un produit noble, rare et coûteux, digne des plus riches patients. On était alors persuadé que ce reste humain conservé par les âges renfermait une puissance vitale hors du commun, capable de guérir ceux qui l’ingéraient.

Du bitume noir au corps humain : l’incroyable malentendu qui a lancé la mode

Voici le nœud de l’affaire, et il est savoureux. Tout serait parti d’une erreur de traduction. Dans les textes médicaux arabes, le terme mūmiyā désignait à l’origine une résine bitumineuse naturelle, une sorte de goudron minéral qui suintait de certaines montagnes et auquel on prêtait des vertus curatives. Rien à voir, donc, avec un cadavre embaumé.

Mais lorsque ce savoir traversa la Méditerranée pour parvenir en Europe, la confusion s’installa. Les momies égyptiennes, noircies par les résines d’embaumement, ressemblaient justement à cette matière sombre et poisseuse. Le glissement de sens fit le reste : puisque le mot semblait convenir aux deux, on décida que les corps momifiés eux-mêmes possédaient les propriétés attribuées au bitume. C’est ainsi qu’un quiproquo sémantique transforma des dépouilles antiques en médicament de luxe. Cette croyance s’appuyait aussi sur la théorie des signatures et sur le vitalisme, cette idée séduisante selon laquelle une énergie vitale pouvait se transmettre d’un corps à un autre.

Contre les bleus, les chutes et le sang : ce que promettait vraiment la poudre de momie

Que soignait-on avec cette poudre étrange ? La liste des indications était longue. On l’employait contre les plaies, les fractures et les hémorragies internes, mais aussi contre les abcès, les blessures et les troubles intestinaux. Elle se consommait tantôt en onguent appliqué sur la peau, tantôt avalée directement, dissoute dans une préparation censée redonner de la vigueur au patient meurtri.

Cette demande grandissante eut une conséquence désastreuse : l’intensification du pillage des nécropoles égyptiennes. À mesure que les tombeaux se vidaient, les authentiques momies devenaient rares et hors de prix. Les faussaires entrèrent alors en scène, avec un sens du commerce aussi ingénieux que sinistre. On vendait des momies d’animaux maquillées, des corps de personnes mortes prématurément, et même des cadavres dérobés sur les gibets, séchés à la hâte pour imiter la précieuse mumia. Le remède miracle devint ainsi le théâtre d’une escroquerie généralisée.

Ambroise Paré crie à l’imposture, mais les bocaux restent pleins encore cent ans

Il fallut attendre le XVIe siècle pour qu’une voix autorisée ose remettre en cause la précieuse poudre. Ambroise Paré, chirurgien du roi et figure majeure de la médecine de son temps, jugea la mumia non seulement inutile mais nuisible. Selon lui, elle provoquait des vomissements et blessait l’estomac au lieu de soigner. Autrement dit, ce remède prestigieux relevait davantage de la superstition que de la science naissante.

On pourrait croire que cette critique venue d’un tel personnage aurait suffi à faire tomber la mode. Il n’en fut rien. Malgré les doutes exprimés dès le XVIe siècle, la poudre de momie continua de garnir les rayons des officines. Elle ne disparut réellement des pratiques médicales qu’entre le début du XVIIIe et le début du XIXe siècle, soit près d’un siècle après les premières mises en garde. Preuve, s’il en fallait, que les habitudes et les croyances ont la peau dure, même face au bon sens.

Cette histoire nous rappelle à quel point la frontière entre médecine et croyance a longtemps été poreuse, et combien un simple mot mal compris peut engendrer des siècles de pratiques déconcertantes. Le patrimoine funéraire d’une civilisation entière fut consommé au nom d’un espoir de guérison largement illusoire. Reste une question troublante : combien de remèdes que nous jugeons aujourd’hui évidents seront, dans quelques siècles, regardés avec la même stupéfaction que nous éprouvons pour la poudre de momie ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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