Il y a des paradoxes qui donnent le vertige. Prenez l’eau, cette ressource que l’on croit pouvoir enfermer, stocker, maîtriser à volonté dès lors qu’on lui construit une prison de béton assez solide. C’est exactement le pari qu’a fait l’Égypte à la fin des années 1960, en achevant le haut barrage d’Assouan. L’objectif était simple : ne plus jamais dépendre des caprices des crues du Nil et garantir une réserve d’eau permanente au pays. Sauf qu’en creusant un lac artificiel long de 500 kilomètres en plein désert du Sahara, l’Égypte pensait sécuriser son eau pour toujours. Résultat : chaque année, le soleil aspire depuis sa surface l’équivalent du débit annuel de la Seine. Le barrage censé économiser l’eau du Nil est devenu, malgré lui, l’un des plus grands gaspilleurs d’eau au monde.
À retenir
- Le lac Nasser, créé par le haut barrage d'Assouan, perd chaque année entre 10 et 16 milliards de m³ d'eau par évaporation, soit environ 12 milliards de m³ en moyenne
- Cette perte équivaut à environ 14 % du débit total du Nil, dans un pays proche du seuil critique de stress hydrique absolu
- ords Face à ce phénomène, l'Égypte a lancé des solutions comme le canal de Toshka, mais aucune ne permet de compenser totalement l'évaporation liée au climat désertique
Le piège du plus grand réservoir artificiel du monde
Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut d’abord mesurer ce qu’est réellement le lac Nasser. Né de la construction du haut barrage d’Assouan, ce réservoir affiche une capacité de retenue estimée entre 157 et 169 milliards de mètres cubes d’eau, ce qui en fait l’un des plus vastes plans d’eau artificiels de la planète. À l’époque, les ingénieurs égyptiens y voyaient la solution miracle : fini les sécheresses dévastatrices, fini le manque à gagner agricole lié aux années de faible crue. Le Nil serait enfin dompté.
Mais ce triomphe technique cachait un revers de médaille que personne n’avait vraiment anticipé à sa juste mesure. En étalant une nappe d’eau immense au beau milieu d’une des régions les plus arides du globe, l’Égypte a créé les conditions parfaites pour une évaporation massive et continue. Le désert, aussi vide et silencieux paraisse-t-il, s’est révélé être un adversaire redoutable pour cette réserve censée être intouchable.
Pourquoi le désert boit plus vite que le barrage ne remplit
La région d’Assouan cumule tous les ingrédients d’un four à ciel ouvert : chaleur extrême, air sec, quasi-absence de précipitations et un ensoleillement qui frôle la constance toute l’année. Placée dans ce contexte, la surface du lac Nasser agit comme une immense casserole d’eau laissée sur le feu en permanence. L’eau ne s’échappe pas par une fuite ou une fissure, elle disparaît littéralement dans l’atmosphère, molécule par molécule, sous l’effet conjugué du soleil et du vent.
Ce phénomène a d’ailleurs des répercussions locales mesurables : en humidifiant l’air d’une zone naturellement hyper-aride, le lac modifie le microclimat environnant. Un comble pour un aménagement pensé initialement comme un simple outil de stockage. Sur les 120 milliards de mètres cubes qui s’écoulent chaque année à travers le bassin du Nil, on estime que 50 milliards s’évaporent, dont une part considérable directement depuis la surface du lac Nasser. Et cette tendance n’est pas près de s’inverser : avec le réchauffement climatique, les températures grimpent, et l’évaporation devrait logiquement s’accentuer dans les décennies à venir.
12 milliards de m³ envolés : ce que cela représente vraiment
C’est là que la comparaison devient parlante pour un public français. Les estimations les plus solides situent l’évaporation annuelle du lac Nasser autour de 12 milliards de mètres cubes, avec une fourchette qui s’étend généralement de 10 à 16 milliards selon les années hydrologiques. Or, le débit annuel moyen de la Seine, ce fleuve qui traverse Paris et irrigue une bonne partie du bassin parisien, avoisine justement les 13 à 14 milliards de mètres cubes. Autrement dit, chaque année, c’est comme si l’intégralité de l’eau qui coule dans la Seine pendant douze mois s’évaporait purement et simplement dans le ciel égyptien.
Rapportée au débit total du Nil, cette perte représente environ 14 % du fleuve, un chiffre loin d’être anecdotique pour un pays qui approche déjà, selon les organismes internationaux, le seuil critique de stress hydrique absolu. Fait intéressant, certaines analyses historiques évoquaient à l’origine une évaporation nettement plus modeste, avant d’être réévaluées à la hausse à mesure que la surface du lac s’étendait et que les données s’affinaient. Un rappel utile : même les meilleurs modèles scientifiques ont parfois besoin de plusieurs décennies pour saisir toute la complexité d’un phénomène aussi vaste.
Des solutions existent, mais aucune ne fait l’unanimité au Caire
Face à ce constat, les autorités égyptiennes ne sont pas restées les bras croisés. Plusieurs projets de dérivation et de stockage ont vu le jour, à commencer par le fameux canal de secours de Toshka, conçu pour détourner une partie du surplus d’eau du lac Nasser vers des zones de culture en plein désert occidental, limitant ainsi l’exposition prolongée de grandes quantités d’eau à l’évaporation directe. D’autres pistes évoquent la construction de réservoirs souterrains, moins exposés à la chaleur, ou encore des techniques de couverture partielle de la surface du lac.
Mais rien de tout cela ne fait l’unanimité chez les experts. Certains restent prudents sur l’ampleur réelle de l’évaporation et sur son impact concret sur les aquifères souterrains, faute de données consolidées sur le long terme. D’autres estiment que le problème est structurel : tant que le lac restera aussi vaste et exposé, aucune solution technique ne pourra totalement compenser ce que le climat local prélève chaque année. En cette rentrée où les questions de ressources en eau reviennent régulièrement sur le devant de la scène, y compris en France, le cas du lac Nasser illustre à merveille combien il est difficile de dompter la nature sans en payer, tôt ou tard, le prix quelque part ailleurs.
Au final, l’histoire du lac Nasser rappelle une leçon simple mais souvent oubliée : vouloir maîtriser totalement une ressource naturelle revient parfois à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre. L’Égypte a gagné en stabilité hydrique face aux caprices du Nil, mais elle a ouvert, sans le vouloir, une brèche invisible où s’échappe chaque année l’équivalent d’un fleuve français tout entier. Reste à savoir si les solutions techniques envisagées suffiront un jour à combler ce gouffre, ou si le désert continuera, silencieusement, à reprendre sa part.


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