Été 1974, en plein océan Pacifique, à des milliers de kilomètres de toute côte habitée. Un navire immense, plus long que la tour Eiffel n’est haute couchée sur le flanc, immobile depuis des jours au-dessus d’un point précis de l’abysse. Officiellement, son équipage cherche des nodules polymétalliques tapis à 5 000 mètres de profondeur, une ressource minière que l’on dit promise à un bel avenir industriel. Officieusement, une poignée d’hommes triés sur le volet retiennent leur souffle : au bout d’un câble d’acier long comme quinze fois la hauteur de la tour Montparnasse, une pince géante tente de soulever un sous-marin soviétique coulé six ans plus tôt. Et puis, soudain, quelque chose cède. Ce n’est ni la météo, pourtant capricieuse dans cette zone du Pacifique, ni le câble, pourtant soumis à une tension colossale. Ce qui a lâché ce jour-là a longtemps été tenu secret, et la vérité qui a fini par émerger dépasse largement le simple accident technique.
À retenir
- En 1974, le Hughes Glomar Explorer, navire financé en couverture par Howard Hughes, dissimulait en réalité le projet Azorian de la CIA visant à récupérer le sous-marin soviétique K-129 coulé en 1968
- La pince géante « Clementine » s'est brisée durant la remontée à 5 000 mètres, faisant replonger les deux tiers de l'épave, dont les missiles balistiques nucléaires visés
- Seule la section avant fut récupérée, contenant deux torpilles nucléaires et du matériel cryptographique, dont l'existence n'a été confirmée qu'en 1993 via un rapport russe
Un navire de forage qui ne cherchait pas de pétrole
Le Hughes Glomar Explorer mesurait 189 mètres de long, une masse d’acier impressionnante conçue spécifiquement pour une mission unique. Sa façade était parfaite : un navire d’exploration minière, financé par le milliardaire Howard Hughes, censé récolter au fond des océans des nodules de manganèse promis à un futur industriel prometteur. Cette couverture n’avait rien d’anodin. Elle avait été montée avec un soin méticuleux par la CIA, dans le cadre d’un programme baptisé projet Azorian, parfois aussi appelé projet Jennifer, lancé dès 1969 sous la direction du Special Projects Staff de l’agence.
Le président Richard Nixon lui-même avait donné son feu vert à cette opération, dont le coût final aurait dépassé celui de certains programmes spatiaux de l’époque, ce qui donne une idée de l’ampleur des moyens engagés. Howard Hughes, figure déjà mythique et reclus, prêtait simplement son nom et la crédibilité de ses entreprises pour que personne ne s’interroge sur les véritables intentions de ce navire hors normes qui sillonnait le Pacifique.
K-129, le sous-marin fantôme que personne ne devait retrouver
Tout commence en 1968, lorsque le K-129, sous-marin soviétique de classe Golf II, sombre mystérieusement dans le Pacifique, à environ 2 510 kilomètres au nord-ouest d’Hawaï. À son bord, des missiles balistiques nucléaires R-13, une cargaison qui transforme instantanément cette épave en trésor stratégique pour les services de renseignement américains. Récupérer un tel engin, c’est potentiellement accéder à des technologies militaires soviétiques de première main, sans avoir eu à en payer le prix par l’espionnage classique.
Le problème est de taille : personne n’a jamais tenté de soulever une épave aussi lourde depuis une profondeur pareille. Les Soviétiques eux-mêmes avaient renoncé à localiser précisément leur propre sous-marin. La CIA, elle, va investir des années de préparation, des technologies inédites et une discrétion absolue pour transformer ce défi presque impossible en mission concrète. Le Glomar Explorer devient alors l’instrument de cette ambition démesurée, taillé sur mesure pour plonger une pince mécanique gigantesque jusqu’à l’épave et la hisser, morceau par morceau, jusqu’à la surface.
À 5 000 mètres, quelque chose a cédé, mais quoi exactement
L’opération de levage débute le 1er août 1974 et s’étale sur huit jours de tension extrême. Le K-129 repose par près de 5 000 mètres de fond, une profondeur où la pression écrase littéralement les structures métalliques et où la moindre erreur d’ingénierie peut tout faire échouer. La pince géante, surnommée en interne Clementine, referme lentement ses bras d’acier autour de la coque et amorce sa remontée, centimètre par centimètre, vers la surface.
C’est alors qu’un incident survient, un incident longtemps resté flou dans les récits publics. Une partie de cette pince mécanique se brise sous l’effet combiné du poids de l’épave et des contraintes mécaniques accumulées durant l’ascension. Le choc est brutal : les deux tiers du sous-marin se détachent et replongent aussitôt vers le fond de l’océan Pacifique, hors de portée définitive. Plusieurs sources historiques, dont un ouvrage de référence coécrit par le journaliste Norman Polmar, confirment cette rupture partielle qui a empêché toute récupération complète du K-129. Ce n’était donc ni une tempête soudaine, ni un câble rompu par la tension, mais bien la défaillance de l’outil de préhension lui-même qui a scellé le destin de la mission.
Ce que la CIA a vraiment remonté (et ce qu’elle a caché pendant 30 ans)
Malgré cet échec partiel, tout n’était pas perdu. Seule la section avant du sous-marin a pu être hissée à bord et sécurisée dans la cale du navire le 8 août 1974. Ce fragment, bien que limité, contenait des éléments d’une valeur considérable : deux torpilles à charge nucléaire, du matériel de cryptographie, des documents secrets, ainsi que les dépouilles de six marins soviétiques, qui seront plus tard réenterrés en mer avec les honneurs militaires, dans le cadre d’une cérémonie filmée par la CIA elle-même.
En mars 1975, le journaliste Seymour Hersh révèle dans le New York Times que des responsables de la marine américaine considèrent la mission comme un échec, puisqu’aucun des missiles balistiques nucléaires initialement visés n’a pu être récupéré. Cette fuite intervient peu après qu’un cambriolage dans les locaux de la société de Howard Hughes, au début de l’année 1975, a mis au jour des documents compromettants et poussé la presse américaine à s’emparer de l’affaire. Il faudra pourtant attendre 1993, et un rapport russe remis au président Boris Eltsine, pour obtenir une confirmation plus nuancée : la CIA avait bel et bien récupéré au moins deux torpilles à charge nucléaire dans la portion remontée, une information restée sous silence pendant près de vingt ans côté américain. Le fameux Glomar Explorer, malgré son échec technique partiel, n’avait donc pas fait chou blanc.
Cette opération demeure aujourd’hui l’un des exemples les plus fascinants de ce que le renseignement peut accomplir lorsqu’il dispose de moyens financiers et technologiques quasi illimités. Un navire construit pour une seule mission, une couverture industrielle crédible pendant des années, une pince capable de plonger à 5 000 mètres : tout cela pour récupérer, finalement, moins de la moitié de ce qui était visé au départ. Reste une question qui continue d’alimenter les spéculations des historiens : que serait-il advenu si cette pince n’avait jamais cédé, et si les deux tiers manquants du K-129 avaient, eux aussi, fini leur voyage dans la cale du Glomar Explorer ?


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