Le 25 août 1939, le Louvre ferme ses portes au public sous prétexte de travaux. La vraie raison est ailleurs : dans les salles vidées de leurs visiteurs, des équipes entières décrochent les toiles, roulent les tapisseries et emballent les antiquités dans le plus grand secret. Trois jours plus tard, à six heures du matin, le premier convoi de camions s’ébranle vers le château de Chambord, dans le Loir-et-Cher, avec à son bord quelques-unes des œuvres les plus précieuses de la collection.
À retenir
- Comment a-t-on transporté la Joconde sans l’endommager lors de cette fuite forcée ?
- Certaines peintures monumentales n’ont tout simplement pas pu passer par les portes des châteaux
- La guerre obligera les gardiens à déplacer les œuvres plusieurs fois, certaines voyageant jusqu’en 1945
Sommaire
- Un plan préparé depuis 1936
- Cinq mille quatre cent quarante-six caisses, cent quatre-vingt-dix-neuf camions
- Les pièces trop grandes pour passer les portes
- Des conditions improvisées et des déplacements en cascade
Un plan préparé depuis 1936
Rien n’a été improvisé dans la panique de l’été 1939. Dès 1933, les musées français avaient établi les premières listes d’évacuation en cas d’urgence, et les conservateurs parisiens s’étaient mis en quête de monuments éloignés des villes et assez vastes pour abriter les plus grands trésors. C’est Jacques Jaujard, alors sous-directeur des Musées nationaux, qui pilote ce chantier discret. Le chef d’orchestre de ce plan était Jacques Jaujard, le sous-directeur des Musées nationaux.
La décision d’accélérer tombe fin août 1939. À l’annonce de la signature du pacte germano-soviétique, le 23 août 1939, les grands musées d’Europe commencent l’évacuation de leurs œuvres. À Paris, où l’on cherche surtout à les protéger du bombardement de la capitale, les chefs-d’œuvre de la peinture sont décrochés dans la nuit du 23 au 24 et tout le reste à partir du 25 août selon le plan d’urgence méthodiquement établi au cours des années précédentes. Les œuvres sont classées par ordre de priorité, un cercle rouge marquant celles qu’il faut sauver en premier.
Cinq mille quatre cent quarante-six caisses, cent quatre-vingt-dix-neuf camions
Le chiffre donne le vertige. En quatre mois, 5 446 caisses contenant les collections du Louvre, d’autres musées parisiens et de propriétaires privés quittent la capitale dans 199 camions répartis en 51 convois, vers onze abbayes et châteaux de l’ouest et du centre de la France. Le transfert ne s’achève pas en quelques jours : le transfert des collections des musées parisiens dura du 28 août au 28 décembre 1939. Chambord absorbe l’essentiel du flux et devient une véritable plaque tournante. Le château de Chambord fait office de «gare de triage», recueillant la plupart des 4.000 tableaux décrochés du Louvre avant qu’ils ne soient relocalisés.
Chaque caisse est numérotée, inventoriée, emballée avec des matériaux disponibles à l’époque : bois, paille, toile. Emballées avec précaution, inventoriées et numérotées, elles quittent la capitale au compte-gouttes. Le témoignage d’un conservateur de l’époque, Édouard Pommier, chef de l’inspection générale des musées, résume l’état d’esprit de ces journées : «C’est le cœur serré qu’on regarde, appuyés à la balustrade de pierre, le reste de nos chers tableaux qui vont partir». La Joconde elle-même fait l’objet d’un soin particulier : elle voyage dans une caisse sur mesure, fabriquée dès 1938 dans un bois de peuplier à double épaisseur.
Les pièces trop grandes pour passer les portes
Toutes les œuvres ne se laissent pas transporter aussi facilement. Certaines toiles monumentales posent un problème logistique concret : elles ne rentrent tout simplement pas dans les châteaux prévus. C’est le cas du Code d’Hammurabi, initialement destiné au château de Cheverny mais réorienté vers Valençay en raison de sa taille il ne passait pas par les portes. Les très grands formats de peinture napoléonienne connaissent le même sort : c’est le château de Chèreperrine, à Origny-le-Roux dans l’Orne, qui fut choisi pour abriter les tableaux de grandes dimensions, et notamment la Bataille d’Eylau, les Pestiférés de Jaffa et le Sacre de Napoléon.
Certaines pièces exceptionnellement volumineuses trouvent refuge à Valençay, sélectionné justement pour son porche assez large. Ce château accueille aussi la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace, toutes deux arrivées début octobre 1939, aux côtés de sculptures de Michel-Ange. Au total, 1.084 caisses arriveront à Valençay, où seront conservées des œuvres du Musée du Louvre bien sûr, mais également de Fontainebleau, de la Malmaison, du Musée d’Art Moderne de Paris, du musée Guimet, du musée Camondo.
Des conditions improvisées et des déplacements en cascade
Sortir une œuvre de son environnement muséal contrôlé n’a rien d’anodin. Les toiles risquent l’humidité, la chaleur, les variations brutales de température dans des bâtiments jamais conçus pour la conservation d’art. Une observatrice de l’époque, Lucie Mazauric, qui accompagnait les convois dans les châteaux de la Loire, décrivait les multiples dangers qui pesaient alors sur les œuvres : «L’eau, le feu, l’humidité, la sécheresse, le froid, la chaleur, le rapt les menaçaient autant que les bombardements». Pour éviter que les vernis ne noircissent, les conservateurs exposent parfois les œuvres à la lumière naturelle, sous surveillance constante.
La guerre venue, ces refuges provinciaux ne restent pas fixes. Dès l’avancée allemande de juin 1940, plusieurs dépôts doivent être évacués à nouveau. La Joconde illustre bien ces pérégrinations : Du 3 octobre 1940 au mois de mars 1943, Mona Lisa séjourne au musée Ingres de Montauban, puis, l’invasion allemande de la zone libre oblige ses gardiens à la remonter un peu plus au Nord, au château de Montal-en-Quercy, dans le Lot, où elle demeurera jusqu’à la fin de la guerre. Malgré la vigilance de Jaujard, certains dépôts ne sont pas épargnés par les réquisitions nazies : 13 caisses appartenant à des collectionneurs juifs, et qui furent saisies par les nazis en juillet 1941, en dépit des protestations de Jacques Jaujard, restent le seul exemple de perte durant cette période.
Le retour ne se fait pas non plus en un jour. L’ouverture du Louvre durant l’été 1945, bien que partielle, marque la fin d’une longue et folle aventure pour les conservateurs qui ont passé toute la guerre exilés aux côtés des œuvres dont ils assuraient la protection. Certaines caisses mettront encore plusieurs années avant de revenir définitivement à Paris : à Chambord, toutes les autres œuvres furent restituées aux musées en parfait état après la guerre, et de manière progressive, les dernières caisses quittèrent Chambord en 1949. Dix ans exactement séparent le premier camion parti dans la nuit d’août 1939 et le vidage complet du dernier dépôt de fortune.
Sources : parissecret.com | francebleu.fr


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