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L’homme aime le clinquant. Ce qui brille et fait du bruit. Les mises en scène dramatiques, la victoire. Il veut lever la coupe, la parader, pour la bazarder comme une poupée usée dans la foulée. Il collectionne les actes de soumission comme des trophées, se nourrit du sentiment de puissance comme un vampire d’Azara se repaît du sang d’un tapir. Il est rancunier — tout affront public sera retenu contre son auteur — et n’a certainement pas oublié le moment, en 2019, où la première ministre danoise a rejeté son projet d’acquisition du Groenland en le qualifiant « d’absurde ».
Mais voilà. Il tient les commandes du vaisseau amiral, les deux mains sur la console de l’Étoile de la mort. Et ce faisant, tout comme George Lucas décompose le cheminement d’Anakin pour comprendre l’avènement de Darth Vader, on peut se risquer à décrypter le processus décisionnel à l’œuvre pour trouver un cap dans la tourmente. Plus encore en politique étrangère, où les pouvoirs du président, de prime abord, offrent une plus grande latitude.
Il n’est pas seul, évidemment. Autour de lui plusieurs cercles concentriques créent une coque décisionnelle qui donne corps à ses idées fantasques.
Le premier cercle est celui des idéateurs, c’est le cœur de la force, artisans du Projet 2025, des idéologues que rien ne fera fléchir. Stephen Miller, Russell Vought, J.D. Vance. On leur doit l’expansion d’ICE, les tarifs, la fin du multilatéralisme, et, à terme, une mue (encore plus substantielle et à venir) de la société états-unienne.
Ensuite il y a les facilitateurs, les béni-oui-oui, ceux qui tiennent son porte-voix en s’assurant de mettre en œuvre la moindre de ses lubies. Par peur ou par opportunisme. Marco Rubio. Pete Hegseth. Mike Johnson.
Arrivent les profiteurs. Les oligarques autrefois chantres de la liberté « made in Silicon Valley », pour lesquels le profit justifie désormais les moyens. Sam Altman, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Andreessen Horowitz, Howard Lutnick, dont les investissements sont étroitement liés à la politique trumpienne — ils ont des ramifications financières dans KoBold Metals, Critical Metals Corp… au Groenland.
Chevauchant ce cercle, dans cette ère du « capitalisme de la finitude » (selon les termes d’Arnaud Orain), où s’engage une course pour la captation de ressources terrestres qui se raréfient, viennent les prédateurs. Elon Musk. Peter Thiel. Dryden Brown. Les penseurs d’une utopie technofasciste, blanche et extractive, le « Network State ». La start-up qui pilote le projet, Praxis, a d’ailleurs exploré des implantations possibles… au Groenland. Et l’histoire est là pour rappeler le pouvoir du capital sur la géographie : ce sont les « barons du sucre » (des magnats de l’industrie de la canne à sucre et de puissantes familles comme les Dole) qui ont orchestré en 1893 le renversement de la monarchie hawaïenne à leur profit, menant à l’annexion de l’archipel par les États-Unis.
Cette nébuleuse coagule autour du président, parasite les politiques publiques et offre des rationalités concurrentes dans une prise de décision qui en a peu et qu’il faut, explique Daniel Drezner, se garder de surrationaliser.
En atteste son idée d’acquérir le Groenland, qu’il a longtemps peiné à justifier, se limitant à dire : « Regardez la taille de ce territoire. Il est immense. Il devrait faire partie des États-Unis » (et sur la plupart des cartes, en effet, la projection de Mercator déforme la taille du Groenland, créant l’illusion d’un plus gros territoire qu’il ne l’est en réalité). Ce n’est pas la première fois que les États-Unis envisagent une telle prise de contrôle (40 % du territoire états-unien a été acquis de manière transactionnelle, avec l’inclusion de l’Alaska et de la Louisiane) et déjà, en 1867 et en 1946, l’idée de mettre la main sur le Groenland avait été évoquée.
Mais en ressuscitant son obsession de 2019, le président a découvert de nouvelles justifications. La position stratégique des États-Unis en Arctique (et l’implantation du « Dôme d’or »), la maîtrise d’un verrou maritime stratégique, le contrôle des ressources critiques. Or, si la sécurité américaine était vraiment en jeu, il aurait suffi de demander gentiment. Le Groenland est tissé à même la toile sécuritaire de l’Atlantique Nord, avec le traité de l’OTAN et l’accord bilatéral de 1951. Les États-Unis y ont leur base la plus septentrionale (Pituffik Space Base), qui joue un rôle crucial dans les systèmes d’alerte précoce. Et les Danois ont montré maintes fois qu’ils étaient de fidèles alliés — comme en Afghanistan. Or, la faible présence militaire américaine et de l’OTAN sur l’île relève d’un choix politique… de Washington.
La question des ressources est bien plus complexe. De la même manière qu’aujourd’hui, l’exploitation du pétrole vénézuélien présente des obstacles réels (décrépitude des infrastructures, absence de relais diplomatique états-unien dans le pays, pétrole extra-lourd), l’exploitation des ressources groenlandaises est ardue : outre le fait que réchauffement climatique ne signifie pas stabilité climatique, les gisements sont pour beaucoup dans des zones reculées, les mines ne sont pas exploitables à l’année longue, les infrastructures sont minimales, et la main-d’œuvre, limitée.
Mais la géopolitique trumpienne s’inscrit dans une logique « alternative ». Et pour les alliés se dessinent un exercice ardu et un jeu à somme négative. En apparence.
Alors que le président paraît prêt à sacrifier l’OTAN sur l’autel de ses ambitions groenlandaises, à Bruxelles, l’équation est facile à articuler : l’Europe n’a pas, dans les années à venir, la capacité de combler le vide stratégique qui s’ensuivrait. La conquête du Groenland par les États-Unis ouvre la voie de l’archipel du Svalbard — longtemps convoité — à la Russie. Dans un premier temps. Puis celle du continent dans un second.
Pour autant, demeurer dans un état de « sidération stratégique » (pour reprendre les mots de la professeure Béatrice Richard) n’est pas une option. Au Venezuela, l’occupant du Bureau ovale a découvert la toute-puissance du président en politique étrangère. Grisante. Immédiate. Le prochain gain territorial ne fera qu’augmenter son appétit pour plus, explique le professeur Michael Byers, pour lequel nous vivons peut-être « la première, la meilleure et la dernière chance de tenir tête » au président.
Sous l’empire de ce président, la géopolitique se fait égopolitique. Avec en toile de fond, le rêve trumpien d’un portrait buriné à même le granit des Black Hills, au mont Rushmore.


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