Les cigales ne chantent pas par plaisir. Elles chantent parce qu’elles le peuvent, et ce seuil de possibilité, c’est exactement 22 °C. Leurs cymbales ne deviennent suffisamment souples que lorsque les températures dépassent les 22 °C. En deçà, le silence. Le père de l’auteure de ces lignes le savait sans avoir jamais ouvert un manuel d’entomologie. Et il avait raison.
À retenir
- Comment une membrane d’insecte peut-elle devenir un thermomètre plus fiable qu’un instrument de mesure ?
- Pourquoi le silence des cigales en plein été peut signifier deux choses complètement opposées
- La Provence migre-t-elle vraiment vers le nord, ou est-ce simplement le chant des cigales qui nous le crie ?
Sommaire
- Un organe calqué sur le thermomètre
- Plus il fait chaud, plus elles accélèrent
- Le silence, signal d’alarme
- La Provence remonte vers le nord
Un organe calqué sur le thermomètre
Techniquement, les cigales ne chantent pas. La cigale cymbalise. Ce son caractéristique qui enchante vos vacances d’été n’est pas produit par la bouche des cigales, mais par des membranes appelées les cymbales, situées à la naissance des ailes. Chez les cigales, c’est exclusivement le mâle qui chante. La femelle reste muette, spectatrice silencieuse d’une séduction à 90 décibels.
Le chant est principalement destiné à attirer les femelles et peut atteindre des niveaux sonores impressionnants, dépassant parfois les 90 décibels. Quatre-vingt-dix décibels, c’est le niveau d’une perceuse électrique à un mètre de distance. Et la cigale produit ça depuis son abdomen, sans le moindre outil. Les cymbales se déforment à une fréquence de 300 à 900 fois par seconde, amplifié par la caisse de résonance qu’est l’abdomen.
Mais le vrai prodige tient à la mécanique thermique. La souplesse de la membrane servant à la cymbalisation varie en fonction de la température. En dessous d’environ 22 °C, elle devient trop rigide pour être déformée par les muscles de l’abdomen, et ce sont alors toutes les cigales qui s’arrêtent de chanter presque simultanément. À l’inverse, le matin, dès que les 22 °C sont atteints ou dépassés, les mâles se remettent à chanter en chœur. Ce n’est pas du talent. C’est de la physique.
Plus il fait chaud, plus elles accélèrent
À partir de 25 °C, le chant commence, surtout si l’air est sec et ensoleillé. Entre 30 et 35 °C, l’activité vocale est à son maximum. Le rythme s’emballe, s’intensifie, les stridulations se chevauchent. Plus il fait chaud, plus les cymbales s’activent. Ce n’est pas une métaphore : chaque degré supplémentaire se traduit par une accélération perceptible du chant.
C’est précisément ce que le père avait compris intuitivement. Ce que l’oreille entraîne à entendre, la science le formule. Pour les grillons, le physicien américain Amos Dolbear est allé jusqu’à en faire une loi. La loi de Dolbear établit une relation entre la température ambiante et la fréquence à laquelle le grillon Oecanthus fultoni stridule. Elle a été formulée en 1897 dans un article intitulé The Cricket as a Thermometer, le physicien ayant étudié en été des « grillons thermomètres » dans le Nebraska. Dans la plupart des cas, la formule de Dolbear est une assez bonne approximation, ce qui vaut à ces grillons le surnom de « poor man’s thermometer », le « thermomètre du pauvre ». Les cigales, elles, n’ont pas encore leur propre loi formelle, mais le principe est identique.
La méthode simplifiée pour les grillons reste élégante dans sa brutalité : si l’on compte 20 stridulations en 8 secondes, on obtient une température de 25 °C. une montre et une oreille remplacent le thermomètre. Le père, lui, n’avait pas besoin de compter. Il avait juste appris à lire l’intensité du concert.
Le silence, signal d’alarme
Le paradoxe de cet insecte, c’est qu’il s’éteint aussi quand la chaleur devient excessive. Lorsqu’il fait trop chaud, entre 36 et 38 °C, les cigales ne chantent plus parce qu’elles n’arrivent plus à réguler leur température corporelle grâce au chant. Par conséquent, elles s’arrêtent de chanter, explique Serge Zaka, agroclimatologue. La plage de température optimale pour leur fonctionnement à l’air libre se situe entre 22 °C et 37 °C, selon les espèces.
Ce silence inattendu a surpris plus d’un Provençal ces derniers étés. À Aix-en-Provence, une habitante a observé que le 12 août c’était encore « la symphonie », mais dès le lendemain, alors que le thermomètre frôlait les 40 °C, « c’est le calme plat ». Quand les cigales se taisent en plein été, le thermomètre a donc franchi dans les deux sens une frontière : trop froid ou trop chaud, même résultat sonore, signification opposée.
Les cigales passent l’essentiel de leur vie sous terre, où elles accomplissent cinq mues avant d’émerger, ailes déployées. En France, on recense 22 espèces, dont la plus connue reste la cigale grise (Cicada orni), capable de vivre enfouie entre 2 et 6 ans. Ce long séjour souterrain rend les adultes chanteurs d’autant plus précieux comme indicateurs : les adultes que l’on entend chanter donnent des informations sur le climat et la santé des forêts de plusieurs années en arrière.
La Provence remonte vers le nord
Le thermomètre naturel des cigales délivre aujourd’hui une donnée supplémentaire, géographique celle-là. Conséquence du réchauffement climatique, les cigales et leurs mélodies envahissent Lyon, pourtant plus au nord que l’habituelle Provence d’où proviennent ces insectes chanteurs. En Rhône-Alpes, on observe une remontée des espèces vers le nord, le long de la vallée du Rhône, probablement à cause du réchauffement climatique. Des signalements ont même été rapportés aux portes du Jura et en Bavière.
La logique est implacable : la plage de température optimale pour le fonctionnement de la cigale à l’air libre se situe entre 22 °C et 37 °C. On s’attend donc, avec le changement climatique, à ce qu’elles commencent à chanter plus tôt. S’il ne leur faut pas trop peu de chaleur pour s’exprimer, il ne leur en faut pas trop non plus. Raison pour laquelle on peut légitimement craindre que les cigales viennent à manquer au sud de la France et se déplacent vers le nord si le réchauffement climatique poursuit sa course.
Le père avait donc inventé, sans le savoir, une forme de bioclimatologie appliquée au bord de sa terrasse. Ce qui est frappant, c’est moins la précision de son oreille que la fiabilité du signal lui-même : une cigale ne ment pas sur la température, elle n’a tout simplement pas le choix. À Lyon, des habitants entendent depuis quelques étés ce concert autrefois réservé à la Méditerranée, perplexes devant ce « côté provençal » qui remonte d’année en année. Le chant des cigales a beau être immuable depuis des millions d’années, la carte sur laquelle il résonne, elle, est en train de changer.
Sources : futura-sciences.com | ecotree.green


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