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CRITIQUE - Qui a eu l’idée de faire de cet objet une œuvre d’art ? Les chercheurs suivent la piste de cette « Baronne Dada » de New York qui multiplia les alliances improbables. Documentaire passionnant comme un jeu de piste.
Passer la publicité Passer la publicitéAu début du XXe siècle, un simple geste fait naître une révolution. Un urinoir (retourné à 90 degrés et signé du pseudonyme « R. Mutt », 1917), baptisé Fontaine, est élevé au rang d’œuvre d’art. Ainsi commence Duchamp, la baronne et le mystère de l’urinoir, le documentaire disponible sur la plateforme Arte.tv de Justine Morvan et Kévin Noguès (France, 2024, 51 minutes). Il dépasse le scandale soulevé par le geste provocateur de Marcel Duchamp qui a chamboulé toute l’histoire de l’art et part à la recherche de ses origines incongrues, jusque dans la scène américaine la plus avant-gardiste des années 1910. Et si son auteur était une femme, cachée par le renom écrasant de Duchamp ? L’enquête nous entraîne sur les traces de la fantasque « Baronne Dada » Elsa von Freytag-Loringhoven (1874-1927). Sculptrice, performeuse, poétesse et modèle, celle qui fut l’égérie du mouvement dada aux États-Unis a mené une vie de bohème, enchaînant provocations et scandales… Un sacré personnage.
Quand la Première Guerre mondiale éclate, Marcel Duchamp, marqué par Cézanne, peint des tableaux déjà dérangeants et à l’iconographie hermétique. Il s’exile le 15 juin 1915 à New York, où il rejoint le cercle d’artistes réunis autour du mécène Walter Arensberg, d’Alfred Stieglitz à Man Ray. Ils créent en 1916 leur premier Salon des artistes indépendants, dont Duchamp est membre, et organisent en 1917 leur première exposition new-yorkaise. Son principe : pas de jury, pas de récompense. En 1917, Fontaine, un urinoir immaculé, est proposé au comité d’organisation. Jugée vulgaire, l’œuvre, tenue pour une farce d’un artiste inconnu, est refusée à la veille du vernissage. Criant à la censure dont il nie le principe, Duchamp claque la porte du salon, sans s’en dire l’auteur.
En 1935, on a perdu la trace du fameux urinoir, hormis une photo légendée de Stieglitz. Il refait surface dans un texte d’André Breton. Faisant l’apologie de la radicalité du geste, le pape du surréalisme associe l’œuvre à Marcel Duchamp. Attribution fait preuve. Dès l’année suivante, Duchamp s’attelle à La Boîte-en-valise, un musée portatif dans lequel il rassemble vingt-quatre répliques miniatures de ses œuvres, parmi lesquelles Fontaine - il en réalisera ensuite 21 répliques que s’arracheront collectionneurs et musées. Mais le doute s’installe lorsqu’en 1982 le chercheur américain Francis Naumann trouve une lettre envoyée par Duchamp à sa sœur Suzanne, découverte quinze ans après sa mort en 1968, dans laquelle il confie que l’une de ses amies, « sous le pseudonyme de Richard Mutt, avait envoyé une pissotière comme sculpture ».
De Paris à New York en passant par Berlin, ce documentaire mène l’enquête avec Francis Naumann. Ce dernier repère une étiquette, une adresse sur ladite photo originale. Celle de Louise Norton, écrivain, à New York. Apparaît alors la silhouette (déjantée) d’Elsa von Freytag-Loringhoven, capable de se promener dans les rues de New York juste vêtue de plumes et de timbres-poste, ramassant des objets qu’elle assemblait pour en faire des œuvres d’art. Elle se présente plus comme « une chiffonnière de l’art » que comme quelqu’un qui investit pour créer. La suite est un formidable quiproquo qui a donné naissance à l’art contemporain, pour le pire et le meilleur.


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