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Sous les yeux ébahis des touristes, une centaine de manifestants bloquent le rond-point de l’Étoile, au bout de la célèbre avenue des Champs-Élysées. Pour les policiers venus les contenir, difficile de les déloger : ils sont venus avec leurs tracteurs.
Jeudi matin, plusieurs centaines d’agriculteurs français ont déferlé vers Paris, après plusieurs semaines de manifestations et de blocages dans le reste du pays. Malgré l’interdiction faite aux manifestants de rentrer dans la capitale avec leurs tracteurs, une vingtaine d’engins avaient réussi pendant la nuit « à forcer et contourner » les barrages policiers, selon le ministère de l’Intérieur, pour se retrouver devant la tour Eiffel ou l’Arc de triomphe.
« Il y a quelques arbres qui ont dû être coupés à la tronçonneuse pour que les tracteurs puissent passer », a reconnu Pierre Chambrier, un jeune céréalier du département de l’Indre, euphorique d’avoir « marché sur les Champs-Élysées ».
« On veut jouer selon les mêmes règles »
Dans le viseur des manifestants, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur — une union économique rassemblant des pays sud-américains. Le président Emmanuel Macron, opposé, comme une large partie de la classe politique française, à ce traité, a annoncé dans la foulée de la manifestation qu’il s’y opposerait lors du vote sur son approbation par l’UE, prévu vendredi à Bruxelles.
Les agriculteurs français, en particulier les éleveurs à viande, craignent le déferlement sur les étals d’aliments bon marché, venus des grandes exploitations brésiliennes ou argentines.
« On nous assomme avec les normes environnementales, mais on nous met en concurrence avec des gens qui ne les respectent pas », clame Laurent Godin, un céréalier de la Meuse. Comme la quasi-totalité des manifestants, il arbore la tuque jaune reconnaissable de la Coordination rurale, le syndicat agricole proche de l’extrême droite qui a organisé la plupart des manifestations, y compris celle de Paris.
François Walraet, le secrétaire général de l’organisation, abonde dans le même sens. « Les agriculteurs européens doivent respecter des règles très strictes pour protéger l’environnement et la santé, souligne-t-il auprès du Devoir. On ne peut pas en même temps nous mettre en concurrence avec les agriculteurs sud-américains, qui peuvent utiliser n’importe quoi comme pesticide et qui ont une main-d’œuvre beaucoup moins chère. Soit on protège notre marché, soit on abolit les règles. »
Le président du parti d’extrême droite Rassemblement national, Jordan Bardella, a annoncé jeudi que son mouvement déposerait une motion de censure contre le gouvernement français et contre la Commission européenne, dirigée par Ursula von der Leyen, concernant l’accord UE-Mercosur. Il a écrit sur X que le président français, Emmanuel Macron, tentait « une manœuvre de communication aussi tardive qu’hypocrite » en « prétendant aujourd’hui s’y opposer, après des années de négociations sans jamais défendre les intérêts français ».
Le gouvernement français s’oppose depuis plusieurs années à l’adoption du traité avec le Mercosur, mais il n’a pas réussi à convaincre suffisamment d’autres pays pour faire dérailler l’accord, en négociation depuis 25 ans.
« L’Europe cherche des marchés d’exportation pour son industrie, et elle a besoin de ressources naturelles qui ne se trouvent pas sur son territoire », explique au Devoir Carl Gaigné, économiste à l’INRAE, le principal institut public de recherche sur l’agriculture en France. Le secteur agricole, très subventionné, représente environ 2 % du PIB français.
Pour autant, l’économiste nuance les craintes des agriculteurs à propos des contrecoups sur leurs secteurs. « En fait, certaines filières vont être gagnantes, comme le vin et les produits laitiers, qui vont pouvoir exporter davantage », précise celui qui est aussi professeur associé à l’Université Laval.
Les producteurs de viande, grands perdants de l’accord, devraient être protégés par la mise en place d’un quota plafonnant la quantité de viande arrivant en Europe. « Mais si on additionne les différents accords qui ont été signés ces dernières années, ils sont quand même très désavantagés. » Il y a quelques années, les syndicats agricoles s’étaient aussi opposés à la signature d’un accord de libre-échange avec le Canada.
« Par rapport aux autres pays européens et au Canada, la France compte davantage d’exploitations agricoles de petite taille, surtout dans le secteur de l’élevage, indique le chercheur. Or, ces petites exploitations sont mal préparées à faire face à la concurrence internationale, en raison de leurs coûts généralement plus élevés. »
On veut pouvoir vivre de notre métier
Après leur coup de force aux Champs-Élysées et à la tour Eiffel, les « bonnets jaunes » se sont rassemblés devant l’Assemblée nationale, où leurs représentants ont été reçus après quelques accrochages. Outre le Mercosur, la difficulté du métier en général ainsi que les normes jugées arbitraires sont aussi des sources de mécontentement.
« La goutte qui a fait déborder le vase, ce sont les abattages sanitaires », relate Sophie Brizion, éleveuse de vaches laitières dans la Meuse. Ces derniers mois, les éleveurs français sont suspendus à la progression de la dermatose nodulaire, une maladie contagieuse qui affecte les bovins et qui provoque la mort de 5 % d’entre eux.
Pour enrayer la propagation, le gouvernement français oblige les éleveurs touchés à abattre toutes leurs bêtes, ce qui est très mal vécu par les agriculteurs, en dépit des compensations généreuses. « Penser qu’une compensation financière est suffisante, c’est mal connaître l’élevage et l’attachement qu’on a envers nos bêtes », lance avec emportement Mme Brizion.
Les manifestants se plaignent surtout de ne plus pouvoir vivre de leur métier en raison de prix de vente trop faibles. « Je vends mes céréales au même prix que mon père il y a 50 ans, alors que tous les prix de production ont augmenté », déplore Émilien Perdrait, cultivateur de maïs et de soja.
Quelques mètres derrière lui, certains ont pendu un épouvantail sur la pelle d’un tracteur. « Un agriculteur se suicide tous les deux jours, affirme Thierry Cozza, un cultivateur de fraises du Lot-et-Garonne. Il y a beaucoup de mal-être dans la profession, parce qu’on est endettés jusqu’au cou et que le modèle économique se dégrade. »
« L’an passé, j’ai moi-même passé deux mois en hôpital psychiatrique après un burnout, j’ai failli passer à l’acte », raconte le cinquantenaire, qui a fait deux jours de route pour se joindre à la manifestation. « Il faut changer les choses, sinon il ne restera bientôt plus personne dans ce métier », soupire-t-il.
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