À 37 mètres sous la Méditerranée, dans les calanques de Marseille, des parois rocheuses sont couvertes de bisons, de cerfs, de phoques et de pingouins dessinés il y a près de 20 000 ans. La grotte Cosquer est la seule grotte ornée connue à ce jour dont l’entrée s’ouvre sous la mer. Depuis sa découverte, seule une poignée de scientifiques a pu la voir. Le reste du monde, lui, l’ignore presque entièrement.
À retenir
- Un plongeur découvre en 1985 une galerie secrète remplie de dessins anciens après avoir traversé un tunnel sous-marin de 175 mètres
- Les peintures et gravures remontent à plus de 20 000 ans, mais 80 % de la cavité est déjà engloutie et le reste disparaîtra bientôt
- Les scientifiques lancent une course contre la montre pour numériser chaque détail avant que la mer ne réclame ce trésor archéologique
Sommaire
- Un plongeur, un tunnel de 175 mètres, et le choc de sa vie
- Pourquoi l’entrée est-elle sous l’eau ?
- La montée des eaux, à nouveau
- Une réplique pour sauver ce que la mer va prendre
Un plongeur, un tunnel de 175 mètres, et le choc de sa vie
En 1985, alors qu’il dirige le club de plongée de Cassis et se passionne pour les trésors sous-marins, Henri Cosquer fouille les calanques de Marseille et découvre la grotte qui porte depuis son nom. L’histoire aurait pu s’arrêter là, à une curiosité géologique. Mais après plusieurs tentatives, il réussit à trouver l’issue d’un long tunnel de 175 mètres et arrive à l’intérieur. Le faisceau de sa lampe lui révèle alors le dessin d’une main.
Ce qu’il découvre ensuite dépasse tout ce qu’un plongeur peut espérer trouver au fond de la mer. La grotte comporte plus de 517 figurations pariétales correspondant à deux périodes d’occupation : l’une gravettienne, datée à 27 000 ans avant le présent, l’autre épigravettienne ou solutréenne, à 19 000 ans. Des pingouins, des bisons, des cerfs, des bouquetins, mais aussi des mains. Des mains humaines posées à plat contre la pierre, soufflées au pigment, il y a des millénaires.
Cosquer garde le secret pendant des années. Ce n’est qu’en 1991 qu’il déclare officiellement la grotte, à la suite d’un drame : trois plongeurs ont trouvé la mort dans le boyau qui y mène. Le 1er septembre 1991, deux mois après la découverte officielle, les trois plongeurs grenoblois ne retrouvent pas la sortie du boyau d’accès. Cet accident macabre force la révélation. Avec trois autres cavités du massif des Calanques, la grotte Cosquer est classée au titre des monuments historiques dès le 2 septembre 1992.
Pourquoi l’entrée est-elle sous l’eau ?
La réponse tient en un mot : la glaciation. À l’époque de sa fréquentation par les Homo sapiens, le niveau de la mer était bien plus bas, rendant les lieux accessibles à pied. Au maximum glaciaire, il y a 20 000 ans, la mer se trouvait 130 mètres plus bas qu’actuellement et la ligne de rivage était à 5 kilomètres de là. Les artistes du Paléolithique n’avaient pas besoin de palmes pour entrer. Ils marchaient simplement jusqu’à la falaise.
Puis les glaces ont fondu, la mer est montée, et la grotte a été engloutie. Progressivement. Si les surfaces actuellement immergées étaient aussi peintes et gravées, les œuvres observées à Cosquer ne sont que le reliquat d’un corpus pariétal autrefois bien plus étendu. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est qu’un fragment rescapé d’un sanctuaire beaucoup plus vaste, dont la majorité des œuvres a disparu à jamais sous les flots, corrodée par l’eau salée.
Selon Jacques Collina-Gérard, président du comité scientifique : « Cette grotte n’était pas un site d’habitat mais elle servait pour des cérémonies dont on ignore à peu près tout. Il y a encore plein de mystères. Nous n’avons que les objets matériels et pas l’idéologie qu’il pouvait y avoir derrière. » Un lieu de rite, de passage, peut-être de communion avec le monde animal, mais la préhistoire ne laisse pas de modes d’emploi.
La montée des eaux, à nouveau
Près de 80 % de la cavité originelle est déjà submergée. Ce qui reste est en sursis. Une montée de 12,15 centimètres du niveau moyen de l’eau a été enregistrée entre 2011 et 2016 au niveau du Panneau des chevaux, l’une des zones les plus riches en représentations animales. Douze centimètres en cinq ans. Le rythme s’accélère.
Ce site exceptionnel est soumis aux risques sismiques, à la pollution des eaux de la Méditerranée et aux aléas liés au changement climatique. Le risque le plus visible reste la montée progressive des eaux dans la cavité, qui provoque des altérations des sols d’occupation humaine et des éléments graphiques présents sur les parois. Les scientifiques sont formels : « On sait que d’ici quelques décennies, l’ensemble des dessins aura disparu. Il y a pourtant encore des choses à découvrir, c’est un peu l’urgence. »
Un risque bactériologique existe également en raison du rejet d’eaux usées à proximité de la grotte, via l’exutoire dans la calanque de Cortiou des égouts de Marseille et de 15 autres communes raccordées. Le plus grand site préhistorique sous-marin du monde voisine, concrètement, avec la plus grande station souterraine de traitement des eaux du monde. L’ironie est cruelle.
Une réplique pour sauver ce que la mer va prendre
La réplique installée à la Villa Méditerranée est bien plus qu’un musée : c’est un sauvetage numérique et artistique. Chaque paroi, chaque gravure a été reproduite au millimètre près grâce à des relevés 3D. Les visiteurs peuvent y découvrir les 480 gravures et peintures pariétales réalisées entre 33 000 et 19 000 ans avant le présent : les trois pingouins, la faille des bisons, les tracés digitaux, le panneau des petits chevaux.
L’objectif affiché par les scientifiques qui coordonnent les opérations de numérisation est résumé ainsi : « Notre objectif fantasmé serait de faire remonter la grotte à la surface. Finalisée, notre grotte Cosquer virtuelle, d’une précision millimétrique, sera un outil de recherche indispensable pour les conservateurs et archéologues. » Une archive numérique contre l’oubli marin.
La grotte Cosquer restera inaccessible au commun des plongeurs. Depuis l’officialisation de sa découverte en 1991, ils ne sont que quelques privilégiés, scientifiques et archéologues, à pouvoir y pénétrer. Mais la course contre la montre a produit quelque chose d’inattendu : le Laboratoire Méditerranéen de Préhistoire Europe Afrique (LAMPEA), qui supervise l’étude de la grotte, a fait appel aux étudiants de l’ENSG-Géomatique pour participer à la préservation de ce monument en cartographiant numériquement ses parois. Des étudiants en école d’ingénieurs, contribuant à sauver des dessins vieux de 27 000 ans tracés par des hommes qui ne connaissaient pas encore l’écriture. Le temps long de la préhistoire rencontre les outils du XXIe siècle, et ce n’est pas une métaphore, c’est le chantier en cours.
Sources : tourisme-marseille.com | lareleveetlapeste.fr


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