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Des neuroscientifiques ont chatouillé des rats dans leur laboratoire : ils rient, sautent de joie, et courent après la main pour en redemander

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Dans un laboratoire de l’université Humboldt de Berlin, le neuroscientifique Shimpei Ishiyama retourne un rat sur le dos et lui chatouille le ventre. Le rat émet une salve de petits cris aigus — à 50 kHz, bien au-dessus de ce que l’oreille humaine peut percevoir. Quand Ishiyama s’arrête, le rat saute en l’air, retombe sur ses pattes, puis court après sa main. Il veut être rechatouillé.

Ce comportement n’est pas anecdotique. C’est le cœur d’une étude publiée dans Science en 2016, et ses implications dépassent largement la question de savoir si les rats sont chatouilleux.

Des sauts de joie à 50 kilohertz

Ishiyama et son directeur de recherche Michael Brecht ont chatouillé des rats sur différentes parties du corps, tout en enregistrant leurs vocalisations ultrasoniques et leur activité cérébrale. Résultat : les rats émettent de nombreux cris à 50 kHz pendant les chatouilles — un type de vocalisation que la recherche associe depuis les travaux de Jaak Panksepp, dans les années 1990, à un état émotionnel positif. Le ventre et le dessous des pattes sont les zones les plus réactives.

Après les chatouilles, les rats exécutent des Freudensprünge — littéralement, en allemand, des « sauts de joie » — un comportement observé chez plusieurs espèces de mammifères dans des situations de plaisir ou d’excitation. Et quand l’expérimentateur éloigne sa main, les rats la poursuivent et la rattrapent pour relancer le contact. Ce n’est pas un réflexe : c’est une demande active.

Un « point chatouilleux » dans le cerveau

L’équipe a implanté des électrodes dans le cortex somatosensoriel des rats — la zone du cerveau qui traite les sensations tactiles du corps. Pendant les chatouilles, les neurones de la région correspondant au tronc s’activaient massivement. Pendant un simple toucher léger sur la même zone, l’activation était nettement plus faible.

Le résultat le plus frappant : en stimulant électriquement ces mêmes neurones dans les couches profondes du cortex, sans aucun contact physique, les chercheurs ont déclenché les mêmes vocalisations ultrasoniques. Le rat « riait » alors que personne ne le touchait. L’équipe avait activé directement le corrélat neural de la chatouille.

Les rats anxieux ne rient plus

Comme chez l’humain, l’humeur change tout. Quand les chercheurs plaçaient les rats dans des conditions anxiogènes — lumière vive, plateforme surélevée —, les chatouilles ne déclenchaient plus ni vocalisations ni sauts. L’activité des neurones du cortex somatosensoriel chutait elle aussi. Darwin avait écrit que pour rire des chatouilles, il faut que l’esprit soit dans une disposition agréable. L’expérience le confirme sur un cerveau de rat.

Cette dépendance à l’humeur exclut l’idée d’un simple réflexe mécanique. La chatouille n’est pas une réaction automatique au toucher. C’est une expérience émotionnelle, modulée par l’état interne de l’animal.

Pourquoi c’est important

La question « pourquoi sommes-nous chatouilleux ? » obsède les philosophes depuis Aristote. En 2 000 ans, personne n’a trouvé de réponse claire. L’hypothèse de Brecht : la chatouille serait un mécanisme de récompense sociale, hérité de l’évolution, qui encourage le jeu et l’interaction physique. Les mêmes neurones qui s’activent pendant les chatouilles s’activent aussi pendant le jeu entre rats. Le cerveau ne ferait pas de différence fondamentale entre les deux.

L’étude a été prolongée en 2019 et 2022 par la même équipe. Ils ont montré que les rats ne peuvent pas se chatouiller eux-mêmes — exactement comme les humains —, qu’ils émettent des cris d’anticipation avant même d’être touchés, et qu’ils alternent entre excitation et fuite, un mélange d’attirance et d’appréhension que les chercheurs ont baptisé Nervenkitzel — en allemand, littéralement le « chatouillement des nerfs », ce frisson d’excitation mêlée d’anxiété que ressentent aussi les enfants quand ils voient une main s’approcher pour les chatouiller.


Source : Ishiyama, S. & Brecht, M. (2016). « Neural correlates of ticklishness in the rat somatosensory cortex. » Science, 354(6313), 757-760. Lien : https://www.science.org/doi/10.1126/science.aah5114

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