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Comment raconter aujourd’hui l’histoire du Québec à des adolescents ? Trois bandes dessinées consacrées à la Nouvelle-France et une exposition sur le français : c’est le pari de la Fondation Lionel-Groulx, subventionnée à hauteur de 900 000 $ par le ministère de la Langue française. Le projet, intitulé « Le français en Nouvelle-France : série de bandes dessinées et exposition », suscite toutefois plusieurs réserves de la part d’historiens.
D’abord parce que les figures choisies pour chacun des trois tomes — Pierre Le Moyne d’Iberville, la famille La Vérendrye et Jeanne Mance — ne font pas l’unanimité.
Ces personnages ont déjà été « héroïsés » aux XIXe et XXe siècles, estime Catherine Larochelle, professeure au Département d’histoire de l’Université de Montréal. « Ce n’est pas du tout des figures méconnues. C’est dommage de ne pas profiter de l’occasion pour amener des nouveaux pans de l’histoire à la lumière », déplore-t-elle.
Le ministre de la Langue française, Jean-François Roberge, se réjouit pour sa part que « les personnages et les événements marquants de notre riche histoire nationale » figurent dans ce projet qui contribuera « à l’intégration à la nation québécoise et à la valorisation de notre belle langue officielle et commune », pouvait-on lire dans le communiqué annonçant le projet à la mi-juin.
Une fois publiées chez VLB éditeur, les bandes dessinées prendront leur envol vers 15 000 élèves du secondaire, notamment pour créer des échanges avec eux sur « l’importance d’assurer la vitalité du français au Québec ».
La capacité du récit traditionnel historique — dans lequel s’inscrivent les trois personnages ciblés — à interpeller un public adolescent peut toutefois être contestée, selon Jean-Pierre Le Glaunec, professeur au Département d’histoire de l’Université de Sherbrooke.
Selon l’historien, un tel récit risque d’invisibiliser certaines expériences francophones, notamment celles d’esclaves, de personnages peu célèbres ou de membres de Premières Nations, auxquelles les jeunes du Québec pourraient tout autant s’identifier.
Savoir représenter fidèlement
« On va évidemment traiter des Autochtones dans les trois bandes dessinées », affirme Myriam D’Arcy, directrice générale de la Fondation Lionel-Groulx. Des spécialistes autochtones seront consultés afin que ces questions soient abordées avec « rigueur » et « sensibilité », ajoute-t-elle.
Pour l’auteur et rappeur Biz, qui cosignera le premier tome, illustré par Christian Quesnel, il sera aussi primordial de représenter fidèlement les modes de vie de chaque communauté. « Pierre Le Moyne d’Iberville va rencontrer, au cours de sa vie, des Autochtones de la vallée du Saint-Laurent, des Inuits, des Cris de la baie d’Hudson, des Natchez de la Louisiane. Ces Premières Nations n’étaient pas habillées de la même façon, n’avaient pas les mêmes habitations ou les mêmes armes », explique-t-il à propos du niveau de détails visuels escompté.
Si les biographies historiques demeurent légitimes dans un objectif de diffusion pédagogique, elles peuvent occulter la part sombre des personnages qu’elles décrivent, estime Jean-François Palomino, professeur au Département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal.
« Va-t-on mettre en exergue, comme l’ont fait les recherches récentes, l’implication des La Vérendrye dans la traite des esclaves autochtones ? Va-t-on faire remarquer que Jeanne Mance participait à un ambitieux projet de conversion des Autochtones à la foi catholique ? » se questionne le spécialiste de la Nouvelle-France.
L’exemplarité du personnage d’Iberville demeure aussi sujette à débat, lui qui faisait « usage de violences impitoyables dans ses combats contre les colons britanniques de la Nouvelle-Angleterre », remarque le professeur.
Catherine Larochelle se questionne quant à elle sur la « responsabilité sociale » de valoriser actuellement des figures « bellicistes » comme Pierre Le Moyne d’Iberville.
« On peut questionner ce passé-là avec nuances, sans tout rejeter », fait-elle valoir, tout en doutant que cet objectif soit compatible avec l’approche classique de la Fondation Lionel-Groulx.
Une subvention « importante »
L’objectif des bandes dessinées est de favoriser la cohésion sociale, avance Myriam D’Arcy, en transmettant l’amour de la littérature québécoise. « Plus on connaît notre histoire, plus on fait société », explique la directrice générale.
Vouée à la promotion de l’histoire nationale, de la langue et de la culture du Québec, la Fondation Lionel-Groulx bénéficie de 900 000 $, soit la subvention maximale pouvant être accordée pour les projets de trois ans dans le cadre du Programme pour la valorisation et la vitalité de la langue française. Les projets sont sélectionnés notamment sur la base de leur cohérence avec la mission du Programme.
De tels programmes de financement ciblé pourraient conduire à l’uniformisation des champs de recherche en histoire, prévient toutefois Jean-Pierre Le Glaunec.
« Assurons-nous de défendre le français, mais assurons-nous aussi que la recherche soit la plus libre possible, pour que les sujets qui fâchent, les sujets qui ne sont pas proches des priorités gouvernementales soient abordés », clame le professeur.
Même son de cloche du côté de Catherine Larochelle. « La recherche en histoire et sa diffusion au public sont plus dirigées par le gouvernement qu’elles ne le devraient. On a peu de ressources pour faire de la recherche indépendante, et encore moins pour diffuser nos résultats en dehors des cercles universitaires », se désole la professeure. Elle qualifie la subvention d’« astronomique » pour un projet « très ciblé ».
Si les 900 000 $ couvrent aussi la tournée scolaire et une exposition à la Grande Bibliothèque prévue en 2028, la subvention paraît « importante » par rapport aux sommes habituellement perçues par le milieu québécois de l’édition, selon Karine Vachon, directrice générale de l’Association nationale des éditeurs de livres.
À titre indicatif, quelque 5,8 millions de dollars ont été octroyés à 103 maisons d’édition dans le cadre du programme d’aide aux éditeurs 2024-2025 de la Société de développement des entreprises culturelles, le plus important de la province, pour une moyenne de 56 500 $ par maison d’édition.


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