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Qu’est-ce qui a poussé un homme à s’armer et à commettre l’irréparable dans les rues de Montréal ? C’est la question qui occupe tous les esprits depuis la fusillade de lundi à Côte-des-Neiges. Le tireur aurait laissé derrière lui un manifeste de 105 pages imprégné de l’idéologie « incel » et le choix de son point de tir, juste en face du siège social de la société propriétaire de Pornhub, n’aurait rien d’un simple hasard.
L’idéologie « incel », c’est quoi exactement ?
Pour Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques à l’UQAM et codirecteur du Chantier sur l’antiféminisme, il n’y a aucun doute : l’auteur du manifeste est « un incel pur ». « Il n’y a pas de débat là-dessus, c’est vraiment l’expression de l’idéologie incel », tranche-t-il. Mais qu’est-ce que ça désigne exactement ?
Léa Clermont-Dion, professeure associée en éducation à l’Université Concordia et réalisatrice-chercheuse explique que le terme vient de l’anglais involuntary celibate (« célibataire involontaire ») et désigne une sous-culture incarnée en ligne, composée majoritairement d’hommes hétérosexuels qui éprouvent de la frustration face à leur incapacité à avoir des relations amoureuses ou sexuelles avec des femmes.
Selon elle, les incels s’en prennent souvent à ce qu’ils perçoivent comme un système hiérarchique organisé où certains hommes, ceux qui correspondent aux standards de beauté, qui ont de l’argent et du pouvoir, seraient favorisés au détriment des autres.
Quels liens peut-on faire entre les incels, Pornhub et le passage à l’acte du tireur ?
Selon Léa Clermont-Dion, le tueur prônerait, dans son manifeste, « un retour très naturaliste à la vie ». Samuel Tanner, professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, explique que cette idée repose sur « un fond extrêmement conservateur et essentialiste », où les hommes et les femmes seraient définis par leur biologie, chacun avec des rôles qui en découleraient naturellement. Tout ce qui viendrait violer ces règles naturelles, dont la pornographie, devient quelque chose à éliminer, car elle cause du désordre dans les relations sociales, bien qu’il s’agisse, précise-t-il, d’un mythe.
Selon la professeure à l’Université Concordia, Pornhub pourrait incarner, aux yeux du meurtrier, un système économique qui favorise l’émancipation sexuelle, une réalité en contradiction directe avec la vision conservatrice du monde de celui-ci.
Ce type de fusillade est-il un phénomène nouveau ?
Pour M. Dupuis-Déri, cette fusillade ne constitue pas un cas isolé. Le phénomène des tueries de masse liées à l’idéologie incel serait mondial et relativement récent. « On est rendu à au moins une dizaine d’attentats ou de tueries de masse incels depuis 10-15 ans », estime le professeur. Une partie de ceux-ci ont eu lieu aux États-Unis, mais également au Canada, avec l’attentat à la voiture bélier survenu à Toronto en 2018.
Le Québec n’est d’ailleurs pas étranger à ce type de violence, alors que la tuerie de Polytechnique, en 1989, motivée par la haine de l’émancipation des femmes, est aujourd’hui considérée par plusieurs chercheurs comme un précurseur de l’idéologie incel. Le courant incel est d’ailleurs identifié comme une menace par les services de renseignement et de police depuis plusieurs années, précise M. Dupuis-Déri.
La chercheuse Léa Clermont-Dion explique qu’on peut observer, dans le manifeste de l’auteur de la fusillade de Côte-des-Neiges, certains traits communs à d’autres tueurs incels : une frustration, un « ressentiment à l’égard des femmes qui sont émancipées » et une « victimisation des hommes ».
Reste que ce profil est difficile à intercepter avant qu’il passe à l’acte. Ce qui complique le travail des forces de l’ordre, selon M. Dupuis-Déri, c’est que les incels agissent généralement seuls, sans organisation ni réseau logistique, contrairement à d’autres mouvances, ce que la sécurité publique appelle le phénomène du « loup solitaire ».
Comment agir en prévention ?
Pour Léa Clermont-Dion, il faut prendre ça très au sérieux. La professeure de Concordia est d’avis que ça passe d’abord par le financement de la recherche sur la mouvance incel. Elle insiste sur une prise d’action à l’échelle nationale, qui pourrait s’inspirer de la Grande-Bretagne, qui a pris la menace incel très au sérieux en misant notamment sur l’éducation des adolescents à cette idéologie spécifique. Elle insiste aussi sur la nécessité d’investir adéquatement dans la surveillance des forums et réseaux sociaux où se structure cette mouvance. Selon elle, ça passe par prévenir, éduquer, et réfléchir à des programmes d’éducation qui ne soient pas faits « sur le coin d’une table », mais avec des pédagogues et des spécialistes, ce qui, dit-elle, n’est pas encore fait.
Francis Dupuis-Déri abonde dans le même sens. Il faut en parler publiquement et nommer clairement l’idéologie incel quand elle est en cause, pour contribuer selon lui à « éveiller les consciences ». Il insiste aussi sur l’importance de discuter avec les adolescentes, pour voir si elles vivent des problèmes avec des garçons de leur entourage, et de les outiller pour qu’elles se sentent mieux.
Enfin, Samuel Tanner propose des stratégies éducatives à destination surtout des adolescents. Il mentionne l’importance du dialogue dès cet âge, et de poursuivre le combat dans la régulation des contenus et de l’utilisation des réseaux sociaux chez les jeunes. Il faut aussi tendre l’oreille aux jeunes hommes pour répondre à leurs préoccupations, explique-t-il. Les modèles de socialisation masculine actuels, axés sur le contrôle et le rejet des émotions, les laisseraient démunis. Pour lui, les cours d’éducation sexuelle à l’école ne devraient pas porter seulement sur des enjeux biologiques, mais aussi sur la socialisation et les rôles de genre.


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