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Depuis 40 ans, la voix des baleines descend d’un cran à chaque décennie : les océanographes mesurent le phénomène, mais personne ne sait l’expliquer

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Trente pour cent. C’est la chute de fréquence vocale enregistrée chez les baleines bleues depuis les premières mesures acoustiques systématiques des années 1960. Leur chant, déjà produit dans les infrasons, en dessous du seuil d’audition humain — descend encore, régulièrement, décennie après décennie. Le phénomène est global, relativement linéaire et constant sur le long terme. Les océanographes l’ont mesuré, documenté, modélisé. Et pourtant, personne n’a encore réussi à l’expliquer.

À retenir

  • Les baleines bleues chantent de plus en bas depuis six décennies, mais personne ne sait pourquoi
  • La baisse s’accélère : certaines espèces perdent plus d’un hertz de fréquence par an
  • Plusieurs hypothèses s’affrontent, mais aucune ne résiste à l’examen des données océanographiques

Sommaire

  1. Une voix qui plonge dans les graves depuis soixante ans
  2. L’hypothèse dominante : plus besoin de crier aussi fort
  3. L’océan est devenu plus bruyant, et c’est peut-être une piste
  4. Un mystère qui résiste à toutes les équations

Une voix qui plonge dans les graves depuis soixante ans

Mark McDonald de WhaleAcoustics, John Hildebrand de l’Institution d’Océanographie Scripps de l’Université de Californie San Diego, et Sarah Mesnick du NOAA Fisheries ont étudié les données acoustiques des baleines bleues à travers le monde et mis en évidence une courbe descendante dans la hauteur tonale de leurs chants. Ce déclin a été observé chez des baleines bleues réparties sur l’ensemble du globe, des côtes de Californie du Sud jusqu’aux océans Indien et Austral. Ce n’est pas un accident régional. C’est un mouvement planétaire, synchrone, obstinément linéaire.

La fréquence des chants diminue de 0,12 à 0,54 hertz par an, selon les espèces. Des chiffres qui paraissent anodins jusqu’à ce qu’on les accumule sur quatre décennies. En 2002, la fréquence d’un élément caractéristique du chant de la baleine bleue était proche de 27,5 hertz, un écart avec les valeurs de 2015 équivalant à peu près à un ton entier dans la tradition musicale occidentale. Pour un animal dont la voix fonctionnait déjà aux limites du perceptible, c’est un glissement considérable. Les chants de baleines bleues tombent en dessous du seuil d’audition humain — pour les entendre, il faut accélérer les enregistrements d’au moins un facteur deux.

Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas que les baleines bleues. Le physicien spécialiste de l’acoustique océanique Alexander Gavrilov, de l’Université Curtin en Australie, a constaté que d’autres espèces sont touchées : les rorquals communs et les baleines boréales enregistrent eux aussi une baisse de leurs fréquences vocales. Des baisses de fréquences ont été observées dans plusieurs espèces de mysticètes, avec des populations de baleines bleues dans les océans Indien, Pacifique, Atlantique et Austral, ainsi que chez les rorquals communs dans l’Atlantique Nord.

L’hypothèse dominante : plus besoin de crier aussi fort

La piste la plus séduisante tient en quelques mots : les baleines n’auraient plus besoin d’élever la voix. Dans les années 1960, quand les populations de baleines bleues étaient drastiquement réduites et que les premiers enregistrements furent réalisés, les mâles avaient peut-être intérêt à chanter à des fréquences plus hautes, donc plus puissantes, portant plus loin. Plus récemment, avec la remontée des effectifs, il serait devenu plus avantageux de chanter grave plutôt que fort. La logique est darwinienne : quand les individus sont rares, un mâle doit couvrir des distances immenses pour se faire entendre d’une femelle. Quand la densité augmente, le voisinage est plus proche. On peut murmurer.

Aucune des hypothèses couramment avancées ne fournit d’explication complète, mais l’augmentation des populations après la fin de la chasse baleinière offre une hypothèse intrigante et testable : la récupération démographique modifierait l’arbitrage sexuellement sélectionné pour les mâles chanteurs entre l’amplitude sonore (être entendu à grande distance) et la fréquence (produire des sons plus graves). Un chant grave, chez de nombreuses espèces animales, signale un corps imposant, donc un partenaire de qualité. Moins besoin de hurler, mais tout intérêt à séduire.

Cette théorie a une élégance certaine. Elle a aussi une limite sérieuse : les chercheurs en cétologie cherchent depuis plus de vingt ans une explication à ce déclin, explorant tour à tour les variations d’acidité océanique liées au changement climatique, les changements de taille corporelle moyenne après la fin de la chasse, la densité de population et l’augmentation du bruit sous-marin. Mais aucune de ces hypothèses ne colle vraiment avec les données disponibles.

L’océan est devenu plus bruyant, et c’est peut-être une piste

Depuis 1960, on estime que le niveau sonore des océans double chaque décennie. Chaque hélice de cargo, chaque sonar militaire, chaque forage pétrolier contribue à une cacophonie de basses fréquences qui envahit l’espace acoustique des cétacés. Pour les baleines bleues, cette augmentation du bruit a réduit de 90 % la distance sur laquelle elles peuvent communiquer entre elles. C’était des milliers de kilomètres, avant l’ère industrielle. Aujourd’hui, quelques centaines de mètres dans les couloirs maritimes les plus fréquentés.

Face à ce vacarme, certaines espèces réagissent différemment. Des recherches menées au Canada ont montré qu’à proximité d’un trafic maritime important, au large de Vancouver par exemple, les orques adaptent leur fréquence et augmentent l’amplitude de leurs chants pour rester audibles. Les baleines bleues, elles, font l’inverse : elles descendent encore. Le bruit du trafic maritime, proche des basses fréquences émises par les cétacés, aurait pu les pousser à modifier leurs vocalises pour continuer à communiquer, c’est l’une des hypothèses avancées par les chercheurs. Mais là encore, les données ne valident pas clairement ce scénario.

Une piste supplémentaire complique encore l’équation. Le chercheur Alexander Gavrilov a mis en évidence que les fréquences des chants varient aussi selon les saisons, ce qui suggère des mécanismes multiples, imbriqués, peut-être indépendants les uns des autres. La cause de cette baisse régulière reste inexpliquée, bien que plusieurs hypothèses aient été formulées. Des modèles mathématiques suggèrent qu’une hypothèse culturelle, c’est-à-dire la transmission sociale du chant d’un individu à l’autre, semble compatible avec la linéarité observée du phénomène. Les baleines s’imiteraient-elles mutuellement, perpétuant une tendance vocale sans en comprendre l’origine, comme une mode qui se propage sans raison apparente ?

Un mystère qui résiste à toutes les équations

Malgré la mise en place de systèmes d’enregistrement acoustique automatiques et continus toujours plus denses, les raisons du chant des baleines bleues restent très largement incomprises. La science dispose d’une quantité croissante de données, mais les données seules ne suffisent pas quand le cadre théorique manque. Mark McDonald, l’un des pionniers de la recherche dans ce domaine, l’admet : « Je ne suis pas sûr que la question de savoir pourquoi le chant des baleines change puisse jamais être résolue. Ce n’est pas comme la mécanique quantique. Les systèmes biologiques sont trop compliqués. »

Une seule conclusion s’impose avec certitude : les baleines ne pourront pas continuer indéfiniment à baisser la fréquence de leur chant. Leur voix devrait donc cesser de descendre avec la stabilisation de leurs populations. Ce serait, d’une certaine façon, le signal que les populations de grands cétacés ont atteint un équilibre durable, une sorte de baromètre biologique caché dans les profondeurs. En attendant, les hydrophones continuent d’enregistrer cet étrange mouvement vers les graves, et les chercheurs de l’Institution Scripps, du CNRS ou de l’Université Curtin comparent leurs courbes. Cette baisse de fréquence signifie concrètement que le chant s’entend moins loin dans l’océan — ce qui, quelle qu’en soit la cause, modifie en profondeur la façon dont ces animaux se trouvent, communiquent, et peut-être dont ils survivent.

Sources : futura-sciences.com | espace-sciences.org

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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