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De simples accidents

5 month_ago 19

         

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C’était la pleine lune. Nous étions au début de cet hiver, dans une de ces nuits qui nous font radicalement basculer dans le froid total du pays, le vrai, celui qui a tendance à tuer tout ce qui est trop vulnérable pour notre monde ; les personnes en situation d’itinérance, les courageux migrants, et tout ce vivant qu’on abandonne ainsi à son sort, en toute impunité, dans la plus grande absence de responsabilité.

Je venais de dire à voix haute, comme pour taquiner doucement la vie, assumant une forme d’ésotérisme ludique, « Qu’as-tu pour moi, pleine lune ? », quand il a surgi à ma droite, venant se fracasser les pattes sur ce qui se briserait aussi — pare-chocs, capot et autres plastiques sans importance. Il était jeune, « comme un faon dans l’aurore », trop jeune pour que le choc le tue, mais pas trop jeune pour mourir, non.

La vie place parfois sur notre chemin une série d’événements qui, bien qu’ils ne soient pas liés les uns aux autres, paraissent appartenir à un récit qui nous dépasse, ce qui crée un vaste réseau de sens, comme si toute notre histoire, avec son origine, ses rebondissements et son dénouement, tenait soudain dans la même seconde.

Parce que ce soir-là, celui du début du vrai hiver, celui qui nous enserre encore à ce jour, je faisais la rencontre de ce jeune chevreuil, probablement né du printemps dernier, brisé par ma voiture, au milieu d’une route de campagne, avec l’impression forte que cet événement ressemblait à la vie en trop de points.

La violence du monde, sa cruauté, son incohérence m’apparaissaient contenues dans le corps de cet animal qui plantait son grand regard si doux, presque suppliant dans le mien, avec une proximité qu’on ne vit que trop rarement avec le vrai sauvage. Je n’arrivais pas à le laisser mourir là, seul, à me déresponsabiliser de l’avoir frappé, et qu’aucun de nos services (police, voirie, vétérinaire) n’en fasse une priorité. Je n’arrivais pas à le laisser souffrir seul, comme une folle, diraient assurément certains, comme une femme, diraient encore d’autres que je salue, comme une citadine trop éloignée du vivant, diraient d’autres, les seuls à qui je donnerais raison.

Je n’arrivais évidemment pas à le tuer. De ça aussi, j’avais honte, prenant conscience d’à quel point « je ne sais rien faire de mes mains », comme dans la chanson de Feu ! Chatterton que j’écoute en boucle.

« Un monde nouveau, on en rêvait tous / Mais que savions-nous faire de nos mains ? / Monde nouveau, on en rêvait tous / Mais que savions-nous faire de nos mains ? / Zéro, attraper le Bluetooth / Mais que savions-nous faire de nos mains ? / Presque rien, presque rien / Presque rien. »

Nous étions suspendus tous les deux dans cette horreur de notre rencontre, sous cette lune, qui me disait quelque chose comme « tiens, c’est ce que j’avais en stock pour toi ».

Je ne sais pas dire le temps, celui qui a passé, tandis que je restais auprès de lui en espérant qu’il mourrait, sachant que ça pouvait être long, en lui demandant pardon, en pleurant bien d’autres larmes que celles dédiées à sa mort à lui. J’ai cette croyance étrange que les animaux qui meurent près de nous nous apprennent à mourir, à perdre, à pleurer. Chaque fois, dans ma vie, qu’un animal est mort dans mes bras, il a ouvert les portes des deuils inachevés en moi.

Ce jeune chevreuil dont j’ai observé la lente respiration, dont j’ai deviné la douleur et que j’ai caressé le plus tendrement du monde, m’a permis de pleurer le monde, ce soir-là. Le grand, le planétaire, qui n’arrête plus de filer vers le fascisme, et le petit, celui qui frappe dans les polyvalentes, qui jette des femmes du haut des balcons, qui tue dans les maisons. J’ai pleuré le monde sur le pelage doux de ce jeune chevreuil, en demandant pardon et en remerciant.

C’était un accident.

Oui, « un simple accident », comme dans le film de Jafar Panahi, qui s’ouvre précisément sur la mort d’un animal, tué par cette voiture conduite par un homme dont on analysera, tout du long du film, la responsabilité, dans ce qui est si souvent présenté comme « un simple accident » dans l’histoire : le totalitarisme, ses crimes, ses bourreaux et ses victimes.

Ce film a fait partie cette année de ce que j’appelle, non sans ironie, mon « unique-plan-d’intervention-pour-adolescent », en référence à cette obligation que j’inflige à mon fils depuis le tout début de son adolescence. Dès que les premières turbulences relatives à son âge sont apparues, nous avons en effet passé une entente : « Je t’épargnerai les grands discours, les sermons de parents dépassés, à une seule condition : tu viens une fois par semaine au cinéma avec moi, et c’est moi qui choisis le film. »

Évidemment, nous avons sauté quelques semaines et j’ai bien dû céder à la tentation des grands discours à quelques occasions, mais, à ce jour, notre plan d’intervention tient la route, et c’est ainsi que, peu importe l’état de notre lien, la disponibilité de son cœur et du mien, nous nous retrouvons régulièrement enfermés dans une salle noire devant les écrans du monde qui nous racontent quelque chose comme ce que c’est que d’être un humain.

Parfois, il ne s’assoit pas avec moi, jouant très bien son rôle d’adolescent qui feint de ne pas être heureux d’être là. Puis, L’histoire de Souleymane, celle de Bergers ou encore d’Amour apocalypse s’ouvre devant nous et, alors, où qu’il soit dans la salle, il se retourne pour me regarder, quand une scène le surprend, le touche, le fâche. Il est ému, encore, par ce qui souffre, ce qui pulse, ce qui est humain. Et alors, mon cœur de mère est rassuré.

Quand la cruauté de la polyvalente s’abat sur lui, je sais qu’il a en lui les références des violences autres, celles qui brisent les Souleymane, celles qui déposent dans le cœur des gens un désir de vengeance, celles qui dépriment et isolent, celles qui détruisent l’environnement, celles qui donnent envie de fuir le monde capitaliste pour se réinventer une vie dans les alpages français, celles qui forgent, celles qui, lorsqu’on les perpétue à notre tour, nous déshumanisent plus qu’elles nous soulagent.

La polyvalente, la grande route, le monde, ce soir-là, me semblaient rejouer dans mon cinéma intérieur la même scène, en boucle, celle qui me parle de cette division cruelle entre ce qui file sans souffrance sur les autoroutes de la vie et ce qui souffre dans la plus grande indifférence sur le bas-côté du monde.

Alors, il est si tentant de nous déresponsabiliser, du plus petit comme du plus grand, prétextant l’accident, une série de simples accidents qui ne nous concernent plus, préférant retourner dans le chaud de nos voitures, de nos vies, de nos maisons.

Ou alors, on sera un peu cette folle, cette femme, cette citadine un peu poète, qui restera trop longtemps à regarder dans les yeux ce qui souffre, comme pour ne pas échapper à sa responsabilité dans ce que nous décrivons trop souvent, à tort, comme une suite de « simples accidents ».

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