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David Peace : “Je me revois encore, enfant, écouter mon père dans la cuisine me parler de la catastrophe”

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De retour de Belgrade, où la glorieuse team de Manchester United emmenée par Bobby Charlton se qualifie pour les demi-finales de la Coupe d'Europe face à l'Étoile Rouge, le vol British European Airways 609 se pose sur la piste de l'aéroport de Munich pour se ravitailler. Les conditions climatiques sont désastreuses et la troisième tentative de décollage est fatale. Vingt des quarante-quatre passagers décèdent et la date du 6 février 1958 est la plus noire dans l'histoire du club anglais, et l'une des plus sombres dans l'histoire du football tout court.

Auteur d'une trilogie sur le Japon et d'un fameux cycle – le Quatuor de Yorkshire composé de 1974, 1977, 1980 et 1983, le grand styliste anglais David Peace dont les deux romans sur le foot – 44 jours et Rouge ou mort font autorité livre Munichs. Avec sobriété et respect, le livre évoque le deuil collectif qui a suivi la tragédie. "Si j'ai mis un s à Munichs, c'est parce qu'il n'y a pas eu un seul Munich mais des dizaines, confesse l'auteur depuis son domicile à Tokyo où il vit depuis une vingtaine d'années. L'événement a touché chacun à sa manière, à une intensité différente et le pluriel s'est imposé naturellement". D'où la forme polyphonique qu'épouse l'écrivain à travers ce douloureux roman.

"Munichs" est dédié à votre père aujourd'hui disparu et grand fan de foot. Vous concédez que ce roman était une manière de continuer à parler avec lui. L'écrire vous a-t-il aidé à faire votre deuil ?

Je dois d'abord dire que mon père ne soutenait pas Manchester United mais Huddersfield Town (club du Nord de l'Angleterre, qui évolue en 3e division – NdlR) tout comme son père avant lui et moi aujourd'hui. Mais les Busby Babes (surnom de l'équipe de Manchester des années 50 dont huit joueurs périrent dans le crash -NdlR) l'avaient profondément marqué et avaient laissé en lui une empreinte indélébile. Écrire Munichs, c'était une forme de deuil, à la fois douloureuse et apaisante.

"Munichs" est aussi l'histoire d'un deuil collectif. Comment l'expliquez-vous ?

Peu importait que l'on soit de Manchester ou non, amateur de football ou indifférent au sport : l'émotion avait submergé la nation. D'aucuns jugeaient ce chagrin excessif, presque hystérique, mais quiconque vivait en Grande-Bretagne en 1958 se souvient du moment où il a appris la nouvelle. Certains historiens ont vu dans cette réaction une forme de deuil différé de la Deuxième Guerre mondiale ; d'autres y ont perçu un pressentiment, une prémonition du futur : Manchester allait connaître des transformations radicales. C'était comme si cette tragédie annonçait déjà la mort du monde ouvrier. Ce livre parle de la perte de mon père, mais aussi du sentiment de disparition plus vaste provoqué par la pandémie. En Grande-Bretagne, tout le monde sait qu'entre 70 000 et 80 000 personnes sont mortes du Covid, mais on n'en parle presque jamais. Comme si le deuil collectif n'avait pas eu lieu.

Cette réflexion sur le deuil collectif rejoint ce que vous disiez lors de la sortie de "Tokyo Revisited", où vous reliez l'histoire du Japon à celle de guerres plus récentes comme l'Ukraine…

Je crois qu'un roman historique parle toujours autant du temps dans lequel il est écrit que de celui qu'il décrit. Par exemple, Tokyo année zéro, mon premier roman sur le Japon occupé, me semble aujourd'hui être un livre sur l'Irak, sur la domination américaine, sur le rapport du Royaume-Uni à la guerre. Écrire sur le passé, c'est souvent parler du présent.

Le travail de documentation est une fois de plus colossal. Qu'avez-vous découvert que vous ignoriez ?

Je me revois encore, enfant, écouter mon père dans la cuisine me parler de la catastrophe. Je croyais connaître cette histoire, mais je n'avais jamais mesuré le rôle de Jimmy Murphy, l'entraîneur adjoint. Sans lui, le club se serait probablement effondré. Il a maintenu Manchester United debout pendant que Matt Busby, l'entraîneur, se remettait du crash. Et puis, j'ai compris à quel point cette catastrophe fut d'abord une tragédie nationale. On se souvient des joueurs, mais moins des journalistes disparus, comme Henry Rose, dont les funérailles furent gigantesques.

Peut-on dire que "Munichs" clôt une trilogie sur le football commencée avec "44 jours" et "Rouge ou mort" ?

Je ne crois pas. En revanche, j'aimerais raconter la suite avec la reconstruction du club, la victoire européenne, sa relégation dans les années septante. Ce que je cherche, à travers cette matière footballistique, c'est à raconter l'histoire de la Grande-Bretagne, du monde ouvrier, de la communauté.

On a l'impression que tous vos romans, à quelques exceptions près, évoquent la perte, le deuil, la fin d'un monde. Qu'est-ce que cela vous inspire comme sentiment ?

Même Rouge ou mort, qui pourrait sembler plus lumineux, parle dans sa deuxième partie de la perte du travail, de la disparition du sens. Je crois que la perte révèle qui nous sommes vraiment. Ce sont ces moments de dépouillement où l'on comprend ce qui compte et qui on est. Dans mes livres ancrés au Royaume-Uni comme le Quatuor du Yorkshire, GB84, ou les romans sur le football, il y a toujours un deuil latent : celui de la classe ouvrière, du socialisme, des solidarités qui faisaient autrefois le tissu vivant du pays. C'était déjà en train de disparaître quand je suis né (en 1967-NdlR), mais j'ai grandi parmi les gens qui en portaient encore la mémoire. Peut-être que j'écris toujours pour pleurer ce monde perdu.

guillement

"C'était comme si cette tragédie annonçait déjà la mort du monde ouvrier".

⇒ Munichs | Roman | David Peace | Rivages, 576 pp., 24,90€, numérique 19 €

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