Entre ses 34 et ses 40 ans, Simon cherche sa place. Dans son thorax, dans son ventre, monte une peur annihilante, alors qu’il vit en bonne santé, en liberté, en sécurité, «la crainte de ne jamais devenir père, ou plutôt celle d’être privé d’identité, de la mission que me donnerait ce rôle». Il éprouve un vertige aussi, depuis son divorce avec Melinda, de regarder son existence de l’extérieur, «d’être le spectateur impuissant d’une explosion.»
Il se centre sur ses amis et amies, dans la joie d’une course de caisse à savon, une farce abordée avec le plus grand sérieux et qui ouvre le roman, se terminera en joyeuse sortie de route: «Cela fait des mois que cette affaire m’occupe et m’anime, elle est ce que je veux faire dans ma vie, du moins ce que je peux faire, célébrer nos liens par des fêtes, c’en est une, c’est aujourd’hui, profite.» Celui qui ne se sent pas ancré dans son corps, pas «justifié», reçoit les conseils avisés d’un héron cendré, aperçu dans un étang, qui le suit de loin en loin dans le texte, de manière discrète et fine, lui indique des pistes. «Le héron a une haute idée de l’existence. Je ne peux jamais être tout à fait sûr qu’il parle de lui-même, de moi ou de quelqu’un d’autre, de tout le monde. Pourtant, il est très précis.»
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Il découvre la danse contemporaine. Dorénavant, il dansera sa vie, à la fois pour se trouver et pour fuir les rôles assignés. «Chaque occasion de danser me sort momentanément de moi, j’oublie tout le reste, la transpiration me procure une joie souveraine, puis, quand cela se termine, vibre une sorte de rage.» Et plus loin: «Pour que la danse fonctionne, il faut se laisser traverser par les autres.» Danser en groupe, en improvisant, revient à «allumer un feu collectivement.»
Matthieu Ruf ressemble à son narrateur. Lausannois, il a été journaliste avant de se consacrer à la danse. Mais il est surtout romancier. Prix Georges-Nicole 2016 pour Percussions (L’Aire), il aime écrire à plusieurs mains, notamment avec Aude Seigne, Anne-Sophie Subilia et Daniel Vuataz (Le Jour des silures, Zoé, 2023), ou, l’an passé, avec Rémi Farnos (Les Mystères de l’IA, La Joie de lire). Le dernier récit publié sous son seul nom, Seconde Nature (Paulette), remontait à 2018. Dans ce bref récit envoûtant, palpitant, il racontait la vie d’un homme solitaire au cœur des bois. Un narrateur à contre-courant, déjà, sur le qui-vive et à l’écoute de ce qui l’entourait. C’est lui, d’une certaine manière, qu’on a le plaisir de retrouver aujourd’hui dans ce nouveau texte.
Le Héron et son double. Un roman de Matthieu Ruf. Presses Inverses, 194 p.


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