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En installant ses invalides sur un vignoble au pied de la Sainte-Victoire, la Légion étrangère a littéralement transformé sa maison de retraite en exploitation qui vit de ses vendanges

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Que devient un soldat une fois la guerre terminée, quand il n’a plus de famille pour l’accueillir, plus de toit, et parfois plus tout à fait ses jambes ou son passé ? Pour la plupart des vétérans, la question trouve une réponse dans les dispositifs classiques de retraite ou de maison médicalisée. Mais pour les anciens de la Légion étrangère, ces hommes venus de quarante nationalités différentes qui ont troqué leur nom pour un matricule, la réponse se niche depuis plus de soixante-dix ans au pied de la montagne Sainte-Victoire, dans les Bouches-du-Rhône. Là, à Puyloubier, un domaine agricole pas tout à fait comme les autres perpétue une promesse vieille comme la Légion elle-même, celle de ne jamais abandonner les siens.

À retenir

  • Depuis 1954, le domaine capitaine Danjou à Puyloubier accueille les vétérans de la Légion étrangère sans famille ni ressources suffisantes.
  • Sur plus de 200 hectares, le domaine comprend vignoble, oliveraie, ateliers de céramique et de reliure, faisant vivre environ 120 pensionnaires grâce à la solidarité interne de la Légion.
  • Les pensionnaires ne sont soumis à aucune obligation de travail, mais beaucoup choisissent de participer aux activités du domaine pour garder une place dans le collectif.

Un village où la Légion ne meurt jamais vraiment

À Puyloubier, petit village viticole niché sur les pentes sud de la Sainte-Victoire, on croise des retraités qui ne ressemblent à aucun autre. Certains ont combattu en Indochine, d’autres en Algérie, et les plus récents portent en eux les cicatrices de conflits plus contemporains, en Bosnie, au Rwanda, en Afghanistan ou au Mali. Ce qui les rassemble, c’est d’avoir un jour enfilé le képi blanc et de n’avoir, au moment de raccrocher, ni famille pour les recueillir ni pécule suffisant pour vivre dignement. C’est pour eux qu’a été pensée l’Institution des invalides de la Légion étrangère, plus connue sous le nom de domaine capitaine Danjou, un hommage à l’officier tombé à Camerone en 1863 et dont la main artificielle reste, encore aujourd’hui, la relique la plus sacrée du corps.

L’histoire débute le 12 octobre 1953, lorsque René Pleven, alors ministre de la Défense, et Pierre de Chevigné, secrétaire d’État à la guerre, font l’acquisition du domaine pour en faire don au Foyer de la Légion étrangère. L’inauguration a lieu peu après, en 1954, même si certaines sources évoquent une ouverture officielle en 1955. Depuis, le lieu n’a jamais cessé d’accueillir des hommes que la vie militaire a marqués, et dont le retour à la vie civile s’est révélé impossible ou trop douloureux.

Le domaine capitaine Danjou, une ferme plutôt qu’un mouroir

Le mot maison de retraite ne colle pas vraiment à ce que l’on découvre en poussant les grilles du domaine. Sur plus de 200 hectares, selon les sources, s’étendent un vignoble de 40 hectares classé en Côtes de Provence, une oliveraie de 8 hectares plantée d’environ 800 pieds, mais aussi des ateliers de céramique, de reliure et de sérigraphie, une zone d’élevage et même une boutique ouverte au public. Le bâtiment central, surnommé l’hémicycle, a lui-même une histoire particulière, puisqu’il fut en partie financé en 1955 par une journée de solde donnée volontairement par l’ensemble des légionnaires en activité, du simple légionnaire au général.

En cette période de l’année, alors que l’automne s’installe doucement en Provence, les vendanges rythment le quotidien du domaine, un moment fort où se mêlent travail de la terre et transmission d’un savoir-faire. Le vignoble, planté de Grenache, Cinsault, Syrah, Cabernet-Sauvignon et Rolle, produit majoritairement du rouge, mais aussi du rosé et du blanc, vendus sur place et via une boutique en ligne. Un nouveau chai, capable d’accueillir une centaine de barriques de chêne, a récemment vu le jour, doté d’une salle de dégustation qui participe directement au financement de la structure. Quant à l’atelier de céramique, il transforme chaque année environ 20 tonnes de terre de Limoges et 10 mètres carrés de pierre de Volvic en souvenirs vendus aux visiteurs, tandis que le musée de l’uniforme légionnaire, ouvert depuis 1990, complète l’offre culturelle du site.

Travailler par choix, pas par obligation, le pari social de la Légion

C’est ici que le domaine se distingue radicalement de n’importe quel établissement médico-social français. Les pensionnaires, environ 120 au total, célibataires ou acceptant de vivre comme tels, ne sont soumis à aucune obligation de travail. Certains, invalides de guerre ou trop âgés, se contentent de profiter du cadre et de la présence des autres. Mais beaucoup choisissent de rejoindre les vignes, l’oliveraie, l’atelier de reliure ou l’élevage, selon ce que leur corps et leur histoire leur permettent encore. Ce n’est pas une contrainte économique déguisée en thérapie, c’est une offre, une manière de rester utile, de garder un rythme, une place dans un collectif qu’ils connaissent depuis des décennies.

Cette philosophie du travail choisi plutôt que subi rejoint une idée simple mais rarement mise en pratique ailleurs, celle de la dignité par l’activité. À l’origine, le domaine comptait un berger russe, un cordonnier allemand, un maçon espagnol, chacun mettant à profit un métier appris avant, pendant ou après la Légion. Aujourd’hui encore, on croise un vigneron polonais, un céramiste cambodgien, preuve que ces hommes venus des quatre coins du monde continuent, à leur rythme, de faire vivre le domaine plutôt que de simplement y attendre la fin.

L’entraide comme seule assurance-vie

Il n’existe pas de subvention magique derrière ce modèle. Le domaine capitaine Danjou fonctionne grâce à la solidarité interne de la Légion étrangère, aujourd’hui structurée par le Foyer d’entraide de la Légion étrangère, un établissement public administratif créé en 2014 et placé sous la tutelle du ministère des Armées. C’est le général commandant la Légion étrangère lui-même qui préside son conseil d’administration, signe que l’institution reste, encore aujourd’hui, une affaire de famille militaire avant d’être une affaire de gestion.

Ce financement par cotisation volontaire, cette vente de vin, d’huile d’olive ou de céramiques aux touristes de passage sous la Sainte-Victoire, cette production agricole qui fait vivre les uns tout en occupant les autres, tout cela résume finalement la devise que la Légion aime rappeler à propos de ce lieu, celle de ne jamais abandonner les siens, ni au combat ni dans la vie. Depuis 1962, le domaine abrite même les restes du général Rollet, surnommé le père de la Légion, transférés depuis Sidi-bel-Abbès après l’indépendance de l’Algérie, comme pour ancrer symboliquement cette promesse dans la pierre du carré militaire.

Reste une question qui plane discrètement sur l’avenir du domaine, celle du renouvellement des générations. À mesure que les vétérans d’Indochine et d’Algérie disparaissent, ce sont des profils plus jeunes, venus de conflits plus récents, qui prennent le relais. Une population qui se rajeunit et se diversifie, certes, mais dont on ignore encore si elle sera aussi nombreuse à choisir Puyloubier pour terminer, ou simplement traverser, une nouvelle étape de sa vie. Une chose semble sûre, tant que la Légion existera, ce petit coin de Provence continuera probablement à incarner, vignes après vignes, cette idée que l’on peut tomber au combat sans jamais être vraiment seul.

Source : Ministère des Armées I Réserve Citoyenne du Gouverneur Militaire de Paris

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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