En Namibie, un désert aligne des milliers de cercles d’un sol totalement nu, sans la moindre herbe, au milieu d’une mer de végétation dorée. Ce spectacle fascine les scientifiques depuis des décennies et continue d’alimenter les débats. Une piste récente tenterait de réconcilier deux camps qui s’affrontaient jusqu’ici : les partisans des termites architectes et ceux de la compétition racinaire entre plantes.
À retenir
- Les termites de sable, recensés sur plus de 1 700 cercles, créeraient des réservoirs d'eau souterrains en éliminant la végétation alentour
- Selon l'étude de Getzin, les herbes du centre meurent par compétition racinaire, dix à vingt jours après une pluie, asséchées par les plantes périphériques
- Un modèle mixte combinant les deux théories gagne du terrain, les termites agissant à grande échelle et la compétition racinaire expliquant l'absence locale de végétation
Des termites architectes : comment un insecte invisible dessine des cercles parfaits
Norbert Jürgens, chercheur à l’université de Hambourg, défend depuis longtemps une hypothèse qui a marqué l’histoire de ce mystère écologique. Avec son équipe, il a recensé la présence de termites de sable sur plus de 1 700 cercles de fées répartis en Namibie, en Angola et en Afrique du Sud. Un chiffre qui donne du poids à sa théorie.
Son idée tient en une image simple. Ces insectes creuseraient des galeries sous le sol et dévoreraient les racines des herbes alentour. En éliminant toute végétation autour de leur colonie, ils créeraient un réservoir d’eau souterrain à l’abri de la concurrence des plantes, un peu comme on creuserait un puits que personne d’autre n’aurait le droit de puiser.
Cette mécanique expliquerait aussi la régularité troublante des motifs. Chaque colonie défendrait son territoire contre les colonies voisines, ce qui produirait naturellement cet espacement presque géométrique que l’on observe depuis les airs. Mais cette belle théorie se heurte à un problème de taille : elle n’explique pas tout, et certains chercheurs la jugent insuffisante pour rendre compte de ce qui se passe réellement dans le sol.
L’herbe qui s’auto-élimine : le mystère de ces centres totalement nus
Stephan Getzin, autre figure incontournable de ce dossier, propose une lecture bien différente. Son étude, publiée en 2022, a suivi le destin de 500 plants d’herbe du désert répartis sur quatre régions du Namib, avec le concours d’équipes de Göttingen et de l’université Ben Gourion. Le constat est frappant : à l’intérieur des cercles, les herbes commencent à mourir environ dix jours après une pluie. Vingt jours plus tard, elles sont totalement sèches et jaunies, alors que celles situées à l’extérieur restent bien vertes.
Pour Getzin, aucun insecte n’est nécessaire pour expliquer ce dépérissement express. Les plantes elles-mêmes seraient responsables de leur propre disparition, en s’arrachant littéralement l’eau les unes aux autres par leurs racines. Dans un sol aussi pauvre, la moindre goutte devient un enjeu vital, et les herbes les plus périphériques finissent par assécher celles du centre.
Une étude publiée en août 2025 dans PLoS One, menée par Amy Treonis, Andrew Bell, Eugene Marais et Gillian Maggs-Kölling, apporte un éclairage complémentaire sur l’hostilité de ces sols. En comparant les centres nus, les anneaux végétalisés et la matrice environnante sur neuf sites répartis le long d’une bande de 900 kilomètres, les chercheurs ont trouvé des sols pauvres en matière organique et quasiment dépourvus de vie animale au centre des cercles. Seuls les nématodes bactérivores du genre Acrobeloides y étaient surreprésentés, une anomalie qui pourrait trahir un lien avec les termites ou les fourmis.
Deux théories rivales enfin réconciliées par une étude de terrain
Face à ces deux explications qui semblaient s’exclure, un modèle mixte gagne aujourd’hui du terrain parmi les chercheurs. L’idée est la suivante : les termites structureraient le paysage à grande échelle, en imposant un espacement régulier entre colonies et en façonnant des réservoirs d’eau souterrains, tandis que la compétition racinaire entre herbes expliquerait, à l’échelle locale, l’absence totale de végétation au cœur de chaque cercle. Les deux mécanismes agiraient donc à des niveaux différents, sans se contredire.
Ce scénario combiné collerait mieux avec les observations de terrain. On sait par exemple que les cercles de fées namibiens se concentrent dans une bande climatique très étroite, entre 70 et 120 millimètres de précipitations annuelles moyennes, et disparaissent totalement au-delà de 150 millimètres. Une autre étude de Getzin, publiée dans Landscape Ecology, montre qu’après de fortes pluies succédant à une sécheresse, entre 58 % et 34 % des cercles matures se referment : sur la période étudiée, 1 092 cercles se sont ainsi revégétalisés contre seulement 15 nouveaux formés. Un signe que l’équilibre hydrique, et non les seuls insectes, joue un rôle décisif.
Le débat reste pourtant vif entre les deux camps historiques. Getzin considère la théorie des termites comme réfutée, tandis que Jürgens conteste la valeur probante des photographies avancées contre sa propre hypothèse. Le sujet dépasse d’ailleurs largement la Namibie : une étude pilotée par Emilio Guirado, relayée en septembre 2023, a identifié 263 zones arides à travers le monde présentant des motifs circulaires similaires, suggérant que ces mécanismes d’auto-organisation végétale pourraient être bien plus universels qu’on ne le pensait.
Au final, ces cercles de terre nue racontent une histoire bien plus complexe qu’un simple caprice du désert. Qu’il s’agisse de termites, de racines affamées ou d’une combinaison subtile des deux, la nature semble avoir trouvé là un moyen d’optimiser chaque goutte d’eau dans l’un des environnements les plus arides de la planète. Un équilibre fragile, et visiblement encore loin d’avoir livré tous ses secrets.


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