Imaginez une colline du désert péruvien, balayée par les vents, où quelqu’un aurait un jour décidé de creuser près de six mille trous les uns à côté des autres, avec une précision presque obsessionnelle. Pas une poignée de fosses isolées, pas un chantier abandonné en cours de route, mais un alignement méthodique s’étirant sur plus d’un kilomètre. Ce lieu existe bel et bien, dans la vallée de Pisco, et il porte un nom à la fois simple et énigmatique : le Band of Holes, la bande de trous. Depuis près d’un siècle, ce site fascine autant qu’il déroute les spécialistes, car personne n’a jamais réussi à expliquer avec certitude à quoi il pouvait bien servir.
À retenir
- Le Band of Holes s’étire sur environ 1 500 mètres et compte entre 5 000 et 6 000 fosses réparties en blocs aux motifs distincts.
- Aucune fouille n’ayant révélé d’ossements, l’hypothèse funéraire est écartée au profit d’une datation inca, autour du XVe siècle, liée à la proximité de Tambo Colorado.
- Les chercheurs privilégient l’hypothèse d’un usage administratif, stockage de grains ou comptabilisation des tributs par ayllu, sans consensus définitif entre experts.
Cinq mille trous creusés à flanc de colline, et personne pour expliquer pourquoi
Vue satellite de la Bande des Trous.Crédit : © DR
Connu localement sous les noms de Monte Sierpe ou Cerro Viruela, ce site archéologique se présente comme une bande étroite d’environ 14 à 20 mètres de large, qui grimpe une colline sur près de 1 500 mètres. Sur toute cette longueur se succèdent des fosses peu profondes, chacune mesurant environ un mètre de diamètre pour une profondeur variant entre 50 et 100 centimètres. Certaines ont été creusées directement dans des monticules de terre, d’autres formées à partir de structures rocheuses affleurant à la surface du sol.
Ce qui frappe surtout, c’est l’organisation du site. Il ne s’agit pas d’un amas désordonné de cavités, mais d’un ensemble divisé en plusieurs groupes distincts, que les chercheurs appellent des blocs. Chacun de ces blocs présente un motif de trous qui lui est propre, comme si différentes équipes, ou différentes communautés, avaient chacune apposé leur propre signature sur le paysage. C’est cette régularité troublante, presque architecturale, qui a intrigué les premiers observateurs venus du ciel.
Des tombes vides qui n’ont jamais livré le moindre os
L’histoire moderne du site commence dans les années 1930, lorsque l’aviateur Robert Shippee publie une photographie aérienne du lieu dans le National Geographic. Vue du sol, la bande de trous est presque invisible dans l’immensité du paysage péruvien ; vue du ciel, elle devient un motif saisissant, presque hypnotique, qui attire immédiatement l’attention des scientifiques et du grand public.
En 1953, l’explorateur Victor Wolfgang von Hagen se penche sur le mystère et estime qu’environ 5 000 fosses composent l’alignement. Frappé par leur forme régulière, il les qualifie alors de tombes, imaginant qu’il s’agit d’un immense cimetière à ciel ouvert. Mais l’hypothèse funéraire se heurte très vite à un obstacle de taille : aucune fouille menée sur le site n’a jamais permis de mettre au jour le moindre ossement, ni la moindre relique typique d’une sépulture. Une chose semble donc acquise : ces trous, aussi nombreux et méthodiques soient-ils, n’ont jamais servi à enterrer qui que ce soit.
Il faudra attendre 2015 pour que la technologie vienne préciser l’ampleur réelle du site. Une équipe de l’Université de Californie cartographie alors la zone par drone et revoit l’estimation à la hausse, avec un total situé entre 5 000 et 6 000 dépressions. Un chiffre qui donne le vertige lorsqu’on imagine le travail humain nécessaire pour creuser un tel nombre de cavités, une à une, sur une pente aussi longue.
Un impôt inca compté trou par trou plutôt qu’en pièces
Si les trous ne contiennent pas de morts, que pouvaient-ils bien contenir, ou représenter ? Plusieurs éléments de contexte permettent d’y voir un peu plus clair. La présence, à proximité immédiate du site, d’une ancienne route inca, de colcas (ces greniers typiques de l’administration inca) et de poteries datées de la même époque, oriente fortement les chercheurs vers une datation autour du XVe siècle, soit après la conquête de la région des Chincha par les Incas.
Le site se trouve d’ailleurs à seulement 4 miles de Tambo Colorado, un centre administratif inca majeur de cette période. Cette proximité n’a rien d’anodin : elle place le Band of Holes en plein cœur du système de gestion et de contrôle mis en place par l’empire inca dans la région. En 1984, l’archéologue John Hyslop avait déjà suggéré que ces structures circulaires pouvaient avoir servi au stockage, à l’image de ce qui a été observé sur d’autres sites comme Quebrada de la Vaca et Tambo Colorado.
Une autre piste, portée par le spécialiste des cultures andines Charles Stanish, va plus loin encore. Selon cette théorie, les trous auraient servi à mesurer les tributs agricoles dus aux rois incas : chaque fosse aurait pu être remplie d’une quantité précise de grain ou de biens, permettant ainsi de comptabiliser visuellement ce que chaque groupe familial, ou ayllu, devait à l’administration impériale. Dans cette hypothèse, chaque bloc de trous correspondrait alors à un ayllu différent, ce qui expliquerait pourquoi les motifs varient d’un groupe à l’autre. Une sorte de registre comptable à ciel ouvert, où l’impôt ne se comptait pas en pièces mais en trous remplis.
Un désaccord d’expert qui laisse le mystère intact
Crédit : © Gustavo RiosSéduisante sur le papier, l’hypothèse du tribut agricole ne fait cependant pas l’unanimité. Jean-Pierre Protzen, spécialiste reconnu de l’architecture inca, exprime son désaccord avec cette théorie. Sans que les raisons précises de son opposition soient détaillées, ce simple désaccord entre spécialistes suffit à rappeler une réalité essentielle : malgré des décennies d’observation, de survols et de relevés, le Band of Holes n’a pas encore livré tous ses secrets.
C’est peut-être précisément ce qui rend ce site si fascinant. Il ne s’agit pas d’une énigme entourée de légendes fantaisistes, mais d’un véritable casse-tête archéologique, ancré dans des faits vérifiables : une bande de terre, des milliers de trous, une datation qui pointe vers l’Empire inca, et malgré tout, aucune certitude définitive sur leur fonction exacte.
Entre l’hypothèse du grenier à ciel ouvert, celle du registre fiscal grandeur nature et les réserves émises par certains experts, le Band of Holes reste à ce jour l’un des vestiges les plus intrigants de la vallée de Pisco. Un chantier titanesque, creusé à la main il y a plusieurs siècles, dont la véritable raison d’être continue d’échapper aux chercheurs. Et si, finalement, la beauté de ce site tenait justement à cette part de mystère qui résiste encore à toutes les explications ?


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