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Dans l’univers de Klô Pelgag

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Je suis assis à sa table de cuisine. En fond sonore, Solid Steps de Luke Sanger joue dans l’appartement. J’ai l’impression que les synthétiseurs scintillent et tremblent comme des satellites dans le ciel. Elle porte une casquette jaune avec écrit « Baywatch » brodé en rouge. Ça me fait sourire. Je me dis que si Klô me sauvait un jour de la noyade, je penserais sûrement être rendu au paradis. Mais pas un paradis comme dans les films. Je l’imagine plutôt comme un ange aux allures de reptile albinos, avec le visage maquillé en blanc, des dessins argentés sur le front et des antennes fluorescentes. Elle me demanderait calmement : « Tu veux rencontrer Dieu avant ou après être allé aux toilettes ? » Je répondrais probablement : « Après. » Chaque fois que j’entre chez quelqu’un pour faire une entrevue, il y a un moment où je me demande ce que je fais là. Je deviens conscient de tout : ma posture, ma voix, mes mains, mon sac posé dans un coin. Je me sens comme un petit garçon qui vend du chocolat pour financer un voyage scolaire. Quelqu’un qui dérange un peu, même s’il essaie d’être poli. Je regarde autour de moi pendant qu’elle parle et je me demande ce que ma présence retarde, interrompt ou détourne sans que je le sache. Si je n’étais pas là, peut-être qu’elle serait en train d’écrire une chanson importante. Une chanson qui ferait du bien à quelqu’un. Une chanson capable de sauver une journée, ou même une vie. Pelgag est souriante, vive, presque électrique. Elle se prête au jeu : celui où je pose des questions pendant qu’elle tente probablement de survivre au malaise particulier des entrevues. Je sens que ce n’est pas ce qu’elle préfère au monde, et ça me la rend encore plus sympathique. J’ai toujours eu du respect pour les artistes qui se méfient des journalistes, des caméras et des micros tendus trop près du visage. Ceux et celles qui protègent leur mystère au lieu de transformer leur personnalité en contenu promotionnel permanent. Il y a quelque chose de rassurant chez les gens qui ne cherchent pas constamment à être vus.

Ce goût du décalage traverse aussi sa manière d’habiter la célébrité. Klô Pelgag semble profondément allergique aux réflexes promotionnels d’aujourd’hui, à cette idée qu’il faut constamment nourrir les réseaux sociaux comme une bête affamée. Elle raconte en riant que son équipe lui répète souvent qu’elle devrait publier davantage, alimenter les algorithmes pour rester visible : « Je trouve ça triste de faire des vidéos du genre : “Hey, venez me voir à Brossard !” » Elle dit ça avec un mélange d’humour et de sincérité désarmée. On sent que ce n’est pas du mépris, mais plutôt une incapacité presque physique à transformer sa personnalité pour vendre des billets. Alors elle invente ses propres détours. Une fois, elle a simulé une sorte de diffusion en direct où elle était assise dans une chaise de gamer éclairée par une lumière bleue. Ils ont créé des clips où on la voit naviguer sur Google Maps autour des salles où elle allait jouer ou bien en train de manger des pâtes en regardant Le temps des cathédrales sur YouTube. C’est probablement ça qui la rend si attachante : même lorsqu’elle fait sa promotion, elle semble incapable de quitter son univers. Elle transforme une obligation marketing en performance, où le malaise, l’humour et son imaginaire continuent de cohabiter. À mes yeux, Klô Pelgag est un oiseau rare, une artiste sensible à la voix singulière, impossible à confondre avec une autre. Il y a chez elle quelque chose qui échappe aux modes et aux tendances, une manière très personnelle d’habiter la musique, comme si chaque chanson venait d’un endroit légèrement déplacé par rapport au réel. Quand elle parle, on sent la même liberté étrange que dans ses albums. Les images arrivent de travers, les idées bifurquent, l’humour apparaît au milieu d’une phrase sérieuse comme une lumière qui clignote dans un corridor sombre. Même quand elle cherche ses phrases ou qu’elle rit après une réponse maladroite, on a l’impression qu’un univers complet continue de tourner derrière ses yeux. Ses chansons s’installent profondément dans la mémoire, comme une présence à la fois familière et mystérieuse. Elles ne cherchent pas seulement à être belles : elles semblent vouloir déplacer quelque chose en nous, transformer subtilement notre manière de ressentir le monde.

Dans une vidéo de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, on voit l’artiste qui doit avoir quatre ou cinq ans à peine. Elle chante devant un micro en plastique. La scène dure quelques secondes, mais elle semble déjà contenir une partie de ce qu’elle deviendra plus tard : le mélange de jeu, de sérieux, d’imaginaire et de liberté qui traverse aujourd’hui toute son œuvre. Pourtant, quand on lui parle de ses débuts artistiques, elle répond presque à contre-courant du mythe romantique de l’enfant prodige. Chez elle, la musique n’occupait pas une place sacrée. Ses parents n’étaient pas mélomanes. Encore aujourd’hui, sa mère écoute très peu de musique. Dans sa famille, ils sont seulement deux musiciens : elle et son frère. « C’est fou de penser que ça a pu partir de là », dit-elle. Et pourtant, il y avait cet instrument dans la maison. Un vieux piano donné par une tante de son père. Un objet presque décoratif au départ, mais qui allait finir par devenir une porte d’entrée. Elle se rappelle aussi les longs trajets en voiture pendant les vacances familiales. C’est là qu’elle entend certains disques pour la première fois : Beethoven habite à l’étage, qui lui fait découvrir la musique classique à travers le récit. Puis, Les retrouvailles de Beau Dommage. Son enfance ne ressemble pourtant pas à celle d’une élève modèle de conservatoire. Elle se décrit comme une enfant très indisciplinée. L’école ne lui convenait pas vraiment. Ce qui change quelque chose, c’est la rencontre avec une enseignante de musique qui deviendra peu à peu une amie. Une adulte qui la regarde autrement. « On parlait plus qu’on jouait de la musique », dit-elle simplement. Elle se souvient qu’après son bal de finissants, le camion de déménagement était là. Elle dit avoir été heureuse de partir. « Je n’étais pas trop épanouie à l’adolescence. » Elle emménage à Rivière-Ouelle avec ses parents et entre au cégep de La Pocatière, continue la musique, apprend surtout à l’oreille. Encore aujourd’hui, elle ne lit pas vraiment les partitions. « Je ne suis pas interprète », précise-t-elle. Comme si tout, chez elle, devait d’abord passer par l’intuition, par le corps, par l’instinct. À 16 ou 17 ans, elle commence à écrire. Au début, elle faisait de la musique en croyant que personne n’allait écouter ça. Ses premières chansons sont enregistrées presque en marge du monde dans sa chambre à Rivière-Ouelle. À cette époque, elle est encore très réservée. Méfiante aussi : « J’étais mal dans ma peau. Comme si je partais toujours de l’idée que les gens étaient mal intentionnés. » La musique l’oblige pourtant à aller vers les autres. À sortir d’elle-même. À se confronter au regard du public. Elle pense souvent à la jeune fille qu’elle était dans les chorales : elle faisait souvent semblant de chanter pour ne pas se faire remarquer. Elle m’avoue : « Je ne sais pas où je serais si la musique ne m’avait pas amenée en contact avec les autres. » Ce contact avec le public, justement, semble être au cœur de tout ce qu’elle construit. Ses spectacles ressemblent souvent à des mondes parallèles : maquillages flamboyants, costumes et orchestrations gigantesques. Sur scène, Klô Pelgag transforme le concert en espèce de cérémonie étrange où l’humour, le malaise, la beauté et le chaos cohabitent constamment.

J’ose la comparer au professeur Tournesol. Ça l’a fait rire. Je lui explique qu’un peu comme lui, elle semble inventer des objets impossibles : des fusées lunaires, des sous-marins en forme de requin, des machines expérimentales dont personne ne comprend vraiment le fonctionnement au premier regard. Sauf qu’au lieu de fabriquer des inventions scientifiques, elle construit des chansons. Des structures étranges, fragiles et géniales qui défient leur propre logique tout en tenant parfaitement debout. Sa voix participe beaucoup à cette impression. Par moments, on dirait une incantation. Une langue qui cherche moins à raconter qu’à invoquer quelque chose. Mais elle affirme ne pas travailler sa voix de manière intellectuelle. « Ce n’est pas quelque chose auquel je pense tant que ça », dit-elle. Quand je lui parle de la peur qui traverse la chanson Lettre à une jeune poète, son visage change légèrement. Quelque chose se calme dans sa voix. Elle m’explique qu’elle a écrit ce morceau au début de la guerre à Gaza. Elle raconte que, pour la première fois, une atrocité d’une telle ampleur semblait se dérouler directement sous nos yeux, à travers les écrans, les vidéos, le flux incessant des réseaux sociaux. Elle précise pourtant qu’elle ne cherche pas à écrire des chansons à message. Ses chansons, dit-elle, sont d’abord écrites pour elle-même. Pour essayer de comprendre ce qu’elle ressent. Dans cette chanson-là, tout semblait se mélanger : l’angoisse politique, l’impression d’assister à une catastrophe humaine impossible à arrêter, mais aussi, en parallèle, le bonheur immense d’aimer son enfant. Comme si deux réalités incompatibles coexistaient dans le même corps : la peur du monde et l’amour absolu. Quand je lui demande s’il y a un prochain album en route avec ses musiciens, elle me parle plutôt d’un désir de simplicité. Après des années de tournées massives avec une grosse équipe, elle rêve maintenant d’un projet piano-voix. Elle avait déjà commencé à explorer ça avant sa tournée Abracadabra. Elle est aussi fascinée par la façon dont ses chansons se transforment lorsqu’elle les joue seule, sans autres musiciens autour d’elle : « Je ne les joue jamais deux fois de la même manière, je leur donne toujours une autre respiration. » Je lui demande ce qu’elle pense de son premier album, L’alchimie des monstres, que je trouve brillant : « Pendant longtemps, j’ai eu de la difficulté avec mon premier disque. Puis, avec le temps, une nouvelle génération s’est mise à l’aimer, à chanter certaines chansons en spectacle. Aujourd’hui, je ressens surtout de la tendresse pour cette époque-là, pour la jeune femme que j’étais et qui écrivait sans savoir ce qui l’attendait. » Chez elle, l’art sert surtout à ouvrir un espace où chacun peut projeter ses peurs, ses souvenirs et ses propres images. Elle tient à préserver une part de mystère dans ses chansons et elle a raison. Certaines œuvres perdent quelque chose dès qu’on tente de les expliquer complètement, comme si trop de lumière finissait par les aplatir. Ça me fait penser aux couples amoureux qui trouvent encore des façons d’attiser le désir après des années ensemble. Ils comprennent qu’il faut préserver une distance minuscule, une part inaccessible, quelque chose qu’on ne possède jamais entièrement. Le mystère devient alors une manière de garder le lien vivant. Les chansons de Klô Pelgag fonctionnent un peu comme ça. Elles s’approchent de nous sans jamais se laisser saisir complètement. Et c’est peut-être précisément ce qui les rend inoubliables.

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