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Dans l’univers d’André-Line Beauparlant

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La vie est drôle, parfois. André-Line me propose de se rencontrer dans un petit café de la rue Dante, juste en face du restaurant préféré de ma mère. Aussitôt, des souvenirs simples me reviennent : des moments passés avec mes parents sur la terrasse, à manger trop de burratas de Bari avec de la crème d’artichauts et des piments rouges, à prendre le temps, sans se presser. Quand André-Line arrive, je la reconnais immédiatement, même si je ne l’ai jamais rencontrée. Elle porte une casquette Gatsby, comme les chauffeurs de train d’autrefois. Elle me prend dans ses bras avec assurance et je me sens tout de suite bien en sa présence. André-Line Beauparlant travaille dans l’ombre, mais l’ombre est vaste. Elle n’aime pas parler d’elle, encore moins se penser comme une figure publique. Elle avance autrement : par le travail, par les gestes et la matière. Si elle accepte qu’on la filme, qu’on l’écoute, qu’on recueille sa parole, c’est toujours parce qu’il n’y a pas d’autre choix. Parce que le film existe déjà. Parce que le réel insiste. Elle n’a jamais couru après les projets. Lorsqu’elle choisit un film, elle doit sentir qu’elle pourra y faire quelque chose de juste. Elle n’a jamais accepté de travailler uniquement pour l’argent : « Tant qu’à ça, j’aime mieux aller à la banque et en prendre sur ma marge de crédit. » Son rapport à la création repose sur cette obstination calme, presque pudique. Elle ne s’expose pas : elle fabrique. Elle ne revendique pas : elle construit. Elle ne parle pas fort : elle écoute, regarde, accumule, rêve longtemps avant de poser un objet dans le cadre. Conceptrice artistique et documentariste, elle occupe une place paradoxale : centrale et discrète à la fois. C’est elle qui va chercher le bois pour faire le feu pendant que le reste de l’équipe l’allume. Elle vient de Verdun. Elle a deux frères et une sœur. Elle est l’aînée. Quand je lui demande quels livres elle a lus ou quels films elle a vus durant sa jeunesse, elle ne sait pas quoi répondre. Elle a grandi dans une maison sans livre. Une enfance où le cinéma n’existe pas encore comme langage, où la culture arrive tard, à l’université : « Chez moi, on écoutait Elvis Presley pis c’est tout. » Lorsqu’elle décide de poursuivre des études universitaires, son père croit qu’elle est paresseuse, qu’elle cherche surtout à éviter le travail. Elle part à Québec sur le pouce pour étudier la psychologie. Elle n’a pas d’argent, n’aime pas la ville et se sent étrangère. Les gens la trouvent trop montréalaise, trop pauvre, pas à sa place dans un milieu qu’elle perçoit comme bourgeois. Elle n’a pas d’amis. Alors elle va au cinéma. Ça devient un refuge. Elle s’y sent tellement bien qu’elle demande à sa sœur de l’inscrire à un programme de cinéma à l’Université de Montréal, où elle fait une majeure. On lui impose le seul poste encore disponible dans la cohorte : la conception artistique. Elle n’y connaît rien. Pour son premier projet, elle conçoit un château médiéval : « C’était plutôt des blocs de papier mâché qui formaient un château, trop gros pour passer dans le cadre de porte ! » Elle apprend sur le tas. Le court métrage remporte le prix étudiant du meilleur film dans son programme. Dès lors, tous ceux et celles qu’elle croise veulent l’avoir sur leur film. Ce sera le début.

Pourquoi le cinéma ? Elle n’a pas de réponse nette. Elle parle simplement de fascination. Le désir de comprendre comment une image tient, et surtout, comment un espace raconte quelque chose avant même que les acteurs parlent. Cette fascination ne l’a jamais quittée. Avec le temps, elle est devenue une méthode, une discipline, puis une manière de vivre. Travailler sur un film, dit-elle, exige au minimum quatre mois de préparation : penser, chercher, photographier (parfois jusqu’à cinq mille photos), accumuler des détails qui ne seront peut-être jamais visibles à l’écran, mais sans lesquels le film ne tiendrait pas. Sa conception artistique relève du documentaire. Elle enquête, va sur le terrain, rencontre les gens et écoute. Pour 20 h 17, rue Darling, elle fréquente les AA pour comprendre la réalité des alcooliques qui ont tout perdu. Elle fait aussi de nombreuses recherches sur les incendies. Ce n’est pas abstrait : elle-même est passée au feu. Sur Continental, un film sans fusil, quelque chose s’aligne : une correspondance d’images avec le réalisateur Stéphane Lafleur, une rencontre artistique et amicale précieuse. Sur Viking, elle part en Alberta, travaille en maquette, fabrique des casques d’astronaute avec les moyens du bord. Avec son équipe, elle construit une station spatiale dans un faux studio. Le film joue sur l’humour, en s’inspirant des récits et des mises en scène de la NASA, notamment des faux camps d’entraînement et des simulations de missions. L’extraordinaire naît souvent de la contrainte. Il faut inventer avec peu. Avec Gaz Bar Blues, André-Line saisit avec une justesse rare les images que le réalisateur portait en lui. Lorsque la mère de Louis Bélanger arrive à la station-service, l’émotion est immédiate : tout sonne vrai. Le père de Louis avait réellement une station-service. J’imagine que le film a touché autant le monde parce qu’il ne trahit rien : ni les lieux ni la mémoire. Un dimanche à Kigali marque une autre étape, c’est son premier grand film à l’étranger. Un tournage politiquement et humainement éprouvant. Elle voit des corps mutilés, des bras et des jambes coupés. Le réel est brutal. André-Line pleure souvent en travaillant. À la fin du tournage, elle brûle une maison qu’elle a construite pour le film, puis la reconstruit pour l’offrir à des gens du village. Pour eux, c’est un choc : jusqu’ici, aucune femme ne leur avait jamais dit quoi faire. Comme pour se rassurer, ils disent à André-Line qu’ils vont essayer de l’écouter. Sur Les affamés, la question du spectaculaire s’impose d’elle-même. Elle sent le film de manière organique : hors de question d’y greffer des effets spéciaux. La montagne de chaises dans le champ est réelle. Avec son équipe, elle les visse entre elles, une à une. Certains citoyens auraient voulu que l’amas reste là, comme un souvenir culturel. Mais elle ne l’a jamais pensé pour durer cent ans. Ce qui l’intéresse, c’est la cohérence visuelle, la vérité qui appartient à l’univers qu’elle crée pour le film. Avec Bergers, le défi est d’abord humain. Il faut convaincre. Pendant deux mois, elle discute avec les bergers de la région et cherche à établir un lien de confiance. Le but est de rassembler trois mille moutons, de traverser un village et de s’assurer que tous ceux qui verront le film applaudiront à la fin du visionnement : elle veut sentir que le travail est juste. Il n’y a pas droit à l’erreur. La vérité de ce film passe par le respect du réel. Et bien sûr, il y a eu l’incontournable Incendies : « Ç’a été une expérience humaine et visuelle marquante au Moyen-Orient. Quand Denis Villeneuve a découvert notre rue, « Sniper Alley », construite en une nuit, il l’a parcourue, a monté la côte, et il a pleuré : la guerre était là. Moi aussi, je pleurais. »

André-Line travaille avec une équipe fidèle depuis vingt-cinq ans. Ces gens deviennent ses yeux, ce qui lui fait gagner un temps précieux. Ils se connaissent bien, et surtout, chacun comprend sa manière de travailler et de penser le film. C’est précieux, parce que la conception artistique est une structure lourde : décors, logistique et budget, entre autres. Quelqu’un, dans son département, ne s’occupe que des chiffres. Parce que rêver coûte cher. Et parce que le rêve doit tenir debout. Elle a réalisé huit documentaires, dont deux sortiront en salle cette année. Elle parle de ce qu’elle connaît en filmant souvent sa famille et son entourage. Quand je lui demande son rapport entre son art et sa vie intime, elle me répond : « C’est un peu compliqué. C’est toujours difficile à comprendre pour les autres. Je parle d’eux, mais pas que d’eux. » Son film Pinocchio, qui aborde la vie de son frère, a créé des tensions avec lui. Ses parents, eux, sont généreux et volontaires. Elle me dit qu’elle doit parfois mettre sa casquette de réalisatrice et que, même si cela l’a fait pleurer en salle de montage, elle doit aller jusqu’au bout de ses idées. Son dernier film s’intitule Mon amour, c’est pour le restant de mes jours. Elle y filme son amoureux, le cinéaste Robert Morin. S’il n’avait pas été question d’elle, il n’aurait jamais accepté. La première aura lieu dans quelques semaines. Robert verra le film pour la première fois ce soir-là. Lorsqu’elle lui a demandé s’il serait présent, il a répondu : « Tu veux que je sois dans la salle ? » Ça l’a un peu troublée. Robert l’a tout de suite remarqué, et s’est justifié. Pour lui, même s’il est le sujet du film, cette création appartient entièrement à sa blonde. Il lui a dit : « Je sais déjà que je vais l’aimer. J’ai aimé tous tes films parce que je t’aime. » Je les trouve beaux, ces deux-là. Inspirants aussi. Ils ne dépendent de personne. Ils font ce qu’ils veulent, quand ils le veulent. « On a ce qu’il faut pour faire nos affaires », me dit-elle. Une caméra, des micros. André-Line aime aussi tourner avec son cellulaire. Elle me le montre posé sur la table : « Ça filme en 4K, ce truc-là. J’ai besoin de rien d’autre. » André-Line Beauparlant me fait penser à ces lynx très rares qu’on ne croise qu’une seule fois dans une vie, si on est chanceux. Elle ne cherche pas la lumière, mais la justesse. Si elle ne rêve pas le film, dit-elle, elle ne peut pas le faire. Elle doit d’abord entendre la musique, voir les émotions devenir images. Comme une cheffe d’orchestre silencieuse, elle tient tout sans bruit. Tout commence là, dans le rêve. Et lorsque ce rêve devient assez précis, assez incarné, elle va chercher le bois, une branche à la fois, puis laisse les autres allumer le feu. Après, elle disparaît presque. Le film avance seul, à pas feutrés, comme un félin mythique dans la neige : on ne l’a pas vu venir, mais sa trace reste longtemps.

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