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Qu'on nous pardonne de nous répéter : l'œuvre de Jón Kalman Stefánsson (Reykjavik, 1963) n'en finit pas d'être stupéfiante de beauté, de maîtrise, de poésie. Après l'éblouissant diptyque composé par D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds et À la mesure de l'univers, qui a été suivi par Ásta, délicat, ample et intense portrait de femme (mais pas seulement), Lumière d'été, puis vient la nuit, titre antérieur mais traduit tardivement, Ton absence n'est que ténèbres (véritable succès avec plus de 150 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues) et, l'an dernier, l'ouvertement autobiographique Mon sous-marin jaune (qui reparaît en format poche chez Folio), il nous revient avec Corps célestes à la lisière du monde, son dixième roman à paraître en français.
La moitié de sa vie
À la lisière du monde, c'est là que vit Pétur. Nous sommes en 1615 quand ce révérend à la sulfureuse réputation commence une lettre à "mon exquise", derrière laquelle se cacherait sa fille. Pour cet homme lettré qui a étudié à Copenhague et a visité Londres, les mots comptent plus que tout. "Je consigne les mots avec une telle ferveur qu'il me semble ne vivre nulle part ailleurs qu'ici, en dehors de ces lignes." Car outre sa longue missive, il correspond aussi avec des savants étrangers, écrit sur commande (recueils de lois, poésie, traités scientifiques, annales) et traduit des textes à destination de ses ouailles. Il le sait, il l'expérimente : l'écriture est l'arme idéale pour lutter contre le silence.
Mon sous-marin jaune" de Jon Kalman StefanssonDepuis son installation à Brúnisandur il y a six ans, la situation s'est tendue : la colère gronde envers des chasseurs espagnols de baleines qui ont pêché sans autorisation. Résultat : on affûte les épées de tous les côtés. Et le pire est à venir. Même si, face à ce qui lui arrive, en bien comme en mal, Pétur (qui a perdu sa mère a l'âge de huit ans et ignore qui est son père) fait montre d'un certain flegme, "puisque tout est décision divine, que toute chose obéit à sa volonté, que toute chose est écrite dans le grand livre du Seigneur". C'est Lui qui a notamment aidé Copernic à faire aboutir ses calculs. "Il décide de ce que nous voyons, et du moment où nous le voyons."
Entremêlant souvenirs et présent, intime et politique, le récit évolue comme s'il avait une vie propre. Est-ce parce qu'il est lui-même pécheur (il risque même la mort pour ses amours avec deux femmes mariées) qu'il défendra les pêcheurs espagnols avec ferveur ? Est-ce parce qu'il est convaincu que nous sommes tous égaux face à Dieu et à son jugement, et que tous méritent le repos de leur âme, qu'il prend le risque d'un soutien qui pourrait le bannir ?
Résonance toute particulière
C'est une constante dans la vie de Pétur : tout dire, quelles qu'en soient les conséquences. Face au mensonge et à l'imposture qui pourtant "se parent d'un ton plaisant qui séduit et rend le quotidien plus simple, plus facile, plus maniable, si bien qu'il est plus aisé de se mouvoir et de vivre", lui choisit la vérité et la justice, parfois "si indolentes ici-bas qu'il leur faut presque quatre cent ans pour atteindre un lieu que mensonge et imposture ont conquis en un seul hiver".
"Ton absence n'est que ténébères" de Jon Kalman StefanssonConstruit autour du massacre des espagnols, un épisode parmi les plus sombres de l'histoire de l'Islande, ce fabuleux roman, aussi lyrique qu'ambitieux, pose d'essentielles questions. Surtout, il est une critique du pouvoir et de ses dérives. En cela, il a une résonance toute particulière avec les temps que nous vivons. Ce puissant message nous est délivré par un homme tourmenté qui aspire à la sérénité, soutenu sans relâche par la prodigieuse Dóróthea, sa servante, avec laquelle il a recueilli le jeune Gudmundur, qu'elle avait sauvé de la noyade. Avec Pétur, Jón Kalman Stefánsson ne cesse de nous ouvrir la plus belle des voies, le révérend ne craignant jamais de se laisser émerveiller par le pouvoir des nuits d'été, la chevelure de sa maîtresse, le regard désarmant d'un chaton, les étoiles de l'hiver, les rires en provenance du lac.
⇒ Corps célestes à la lisière du monde | Roman | Jón Kalman Stefánsson, traduit de l'islandais par Éric Boury | Bourgois, 480 pp. Prix 24 €
EXTRAIT
"La rouille ronge la hache et l'épée, la main du bourreau se flétrit, procureurs et rois périssent tandis que survit la bonne poésie."
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