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Clic Santé suspend la prise de rendez-vous avec des thérapeutes en relation d’aide

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Leur présence sur la populaire plateforme de rendez-vous en ligne Clic Santé était dénoncée depuis leur arrivée en janvier. Les voici maintenant temporairement suspendus. Quelque 245 thérapeutes en relation d’aide n’appartenant à aucun ordre professionnel ont assuré dans les six derniers mois près du tiers de l’offre de rendez-vous en santé mentale sur Clic Santé. Les ayant testés, Le Devoir a pu découvrir que certains choisissent de traiter des cas qui excèdent leur champ de pratique.»

« Dans le but d’assurer la protection du public et d’assurer qu’il n’y a aucun flou ni incertitude de la part des gens lorsqu’ils viennent prendre un rendez-vous, on a décidé de suspendre les services offerts par les thérapeutes en relation d’aide sur la plateforme », a déclaré mercredi Maxime Couture, porte-parole de Clic Santé.

En janvier dernier, des thérapeutes en relation d’aide se sont ajoutés à l’offre de services de Clic Santé sous l’onglet Santé mentale. Depuis, sur les 5268 rendez-vous pris dans cette catégorie, 1519 l’ont été auprès de ces thérapeutes, selon les données de la plateforme.

L’Ordre des psychologues du Québec (OPQ) avait recommandé à Clic Santé de seulement faire affaire avec des membres d’ordres professionnels sur sa plateforme « pour une question de protection du public ». Cette recommandation est restée lettre morte jusqu’à ce que Clic Santé décide mercredi de retirer « temporairement » les thérapeutes en relation d’aide de son offre de rendez-vous.

L’annonce survient parallèlement à des démarches d’enquête que mène Le Devoir depuis quelques semaines. Nous nous sommes présentés auprès de trois thérapeutes en relation d’aide en prenant rendez-vous sur Clic Santé, comme le ferait n’importe lequel des 7,2 millions d’usagers québécois. Résultat : certains de ces thérapeutes omettent des indicateurs de troubles mentaux.

Une envie suicidaire banalisée

« Madame, mon chum m’a laissée il y a trois mois. Depuis, je vis de la détresse et c’est de pire en pire. Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je ne vois plus mes amis. Je peine à me lever le matin pour aller travailler. J’ai l’impression d’être un échec et je ne vois plus le bout du tunnel. »

Regroupant plusieurs signaux reconnus de détresse psychologique, ce scénario devait suffire à mettre la puce à l’oreille d’un professionnel averti que la détresse présentée dépassait le champ de compétence de la relation d’aide.

Aux trois premières thérapeutes disponibles, nous avons décrit les mêmes symptômes : ceux d’une détresse grave qui persiste depuis des mois et qui empêche de fonctionner au quotidien.

Pourtant, une seule thérapeute nous a recommandé de consulter un médecin. Les deux autres nous ont plutôt invités à prendre un deuxième rendez-vous — payant — auprès d’elles en ne mentionnant pas la possibilité d’un recours à un psychologue, et ce, même lorsque nous avons posé la question directement.

Quand nous avons confié à l’une d’elles « ne plus avoir le goût à la vie », elle a rétorqué qu’elle savait « faire la différence entre quelqu’un qui veut le faire [se suicider] et quelqu’un qui le dit parce qu’il souffre ». « Toi, de ce que je vois, tu es juste en transition de vie. C’est tout et c’est normal. Il y a une solution et tu peux la trouver en toi. »

Non-respect des actes réservés

Lors de ces rencontres exploratoires, les trois thérapeutes ont affirmé que notre souffrance « n’inquiète pas », qu’elle est « normale », qu’elle « ne ressemble pas à une dépression », que nous vivions simplement « un deuil », une « transition de vie », une « étape difficile », et, surtout, que nous avions « tous les outils nécessaires » en nous pour nous en sortir.

Or, seules des personnes qualifiées, comme des psychologues ou des médecins, peuvent légalement conclure en l’absence d’une dépression, puisque le diagnostic est un acte réservé, rappelle l’OPQ. « Des situations semblables peuvent faire l’objet d’une enquête de l’Ordre pour exercice illégal du diagnostic des troubles mentaux », précise sa présidente, Karine Gauthier. La psychologue aurait souhaité « que les thérapeutes en relation d’aide dirigent [les patients] vers un professionnel autorisé à pratiquer la psychothérapie et qu’ils procèdent à une évaluation adéquate du risque suicidaire ».

« Avec les symptômes que vous me décrivez, je vous aurais assurément [dirigée vers un psychologue] », confie pour sa part Stéphanie Myre, présidente de la Corporation internationale des thérapeutes en relation d’aide et des coachs (CITRAC). « Pour moi, c’est inacceptable d’entendre que ça s’est fait de cette façon-là », affirme-t-elle.

« Si une personne a besoin d’un traitement psychologique et qu’elle est dirigée vers la relation d’aide, ça peut être problématique, parce qu’elle n’aura pas l’aide nécessaire », soutient Karine Gauthier, de l’OPQ. D’autant plus qu’avant la suspension annoncée mercredi, la plateforme présentait les services offerts par des ordres professionnels et par des thérapeutes en relation d’aide sur un pied d’égalité, en les regroupant sous un même onglet et en les accompagnant d’une notice « clairement pas suffisante », juge Mme Gauthier, ce qui créait une « confusion très inquiétante ».

« Ce n’est pas du tout que l’on condamne les thérapeutes en relation d’aide ou tous les intervenants qui ne sont pas membres d’un ordre professionnel, nuance Valérie Fernandez, présidente de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ). Par contre, il faut que les patients soient suffisamment [au courant du] genre de service qu’ils contractent [et des] recours auxquels ils ont droit. »

Sans la contextualisation nécessaire, « c’est comme si le fardeau revenait à la personne qui demande de l’aide de s’assurer que la personne rencontrée a pleinement les compétences pour intervenir dans sa situation », déplore-t-elle.

Le groupe RITMA (Regroupement des intervenants et thérapeutes en médecine alternative), qui représente ces thérapeutes en relation d’aide, fait toutefois valoir que « la différence entre les disciplines » était bien décrite. Un usager qui prenait un rendez-vous était « vraiment au courant » que la relation d’aide « n’est pas de la psychothérapie », juge le vice-président-directeur général du RITMA, Guy Béland, mentionnant au passage que les membres de son regroupement sont « vraiment des professionnels ».

Des thérapeutes sans la certification requise

« Ce n’est pas parce qu’on est une association de médecine complémentaire qu’on fait n’importe quoi », affirme M. Béland. Son regroupement a créé il y a deux ans la certification Métier d’accompagnement et relation d’aide (MARA) afin de « professionnaliser le métier », explique-t-il.

Seuls les détenteurs de cette certification étaient autorisés sur le portail Clic Santé, assure son porte-parole, Maxime Couture. Il a toutefois suffi d’aller sur la plateforme pour constater qu’au moins une dizaine de personnes y offrant de la relation d’aide à Montréal n’avaient pas cette certification. Nous avons pu le vérifier en entrant leurs noms dans le bottin des membres du RITMA, accessible sur son site Web. Certains y étaient notamment inscrits comme naturopathes.

« Il y a des thérapeutes en relation d’aide qui sont sur Clic Santé actuellement qui ne sont pas nécessairement MARA », a confirmé Stéphanie Myre, de la CITRAC.

Tous les membres de la CITRAC — et certains membres du RITMA — sont des diplômés du Centre de relation d’aide de Montréal, qui offre une formation de 1250 heures.

D’autres membres du RITMA ont plutôt des formations dans d’autres disciplines, comme la zoothérapie, la naturopathie ou encore l’éducation à la petite enfance. Pour établir la compétence d’un candidat venant d’une formation au privé, le regroupement assure « faire des audits » dans les cours pour évaluer que le contenu offert est « conforme ».

Dans tous les cas, pour obtenir la certification MARA, tous les nouveaux membres doivent suivre une formation sur les limites légales de la thérapie en relation d’aide. « Avec cette formation, on vient faire vraiment le tour de tout ce qui est les lois, le cadre de travail, les mots à utiliser, la tenue de dossiers », explique Guy Béland, du RITMA. Sur les 2600 thérapeutes en relation d’aide membres du regroupement, 600 la détiennent.

Des questions omises

Parmi les éléments qui sont enseignés dans cette formation figure l’obligation qu’un client réponde à un questionnaire avant de rencontrer le thérapeute en relation d’aide, pour établir la nature de ses besoins. « Ça lui permet de voir c’est quoi, la problématique du client, et si ça dépasse son champ de compétence. Déjà, à l’entrée, avant de le rencontrer, le thérapeute sait s’il va le prendre ou pas et s’il va le diriger ailleurs », ajoute Guy Béland.

Deux des trois thérapeutes rencontrées n’ont posé aucune question sur notre historique de santé mentale. Tout de même, celle qui nous a suggéré de consulter un médecin nous a demandé lors de notre rencontre exploratoire si nous avions eu des troubles mentaux par le passé, si nous avions des dépendances et si nous avions des idées suicidaires.

L’une des thérapeutes, naturopathe de formation, mais détenant une certification MARA, nous a proposé une « thérapie de soins sonores vraiment exceptionnelle » pour aider à nous « apaiser ».

« C’est sûr qu’on ne peut pas savoir ce qu’un thérapeute fait dans son bureau, mais on a un comité de déontologie s’il y a des plaintes », indique Guy Béland, du RITMA. Ces plaintes, dit-il, peuvent mener à la suspension, voire à la radiation, du regroupement. Même son de cloche du côté de la CITRAC, qui rappelle avoir elle aussi un service de plaintes.


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