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Chez le peuple Tŝilhqot’in : chevaux, rivière et continuité contre la drogue

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Deux ans après avoir déclaré l’état d’urgence face aux surdoses et avoir livré un plaidoyer à l’ONU, la Première Nation Tŝilhqot'in, dans la région de Cariboo, en Colombie-Britannique, s’apprête à ouvrir au cœur de son territoire un centre de traitement. Celui-ci est axé sur la culture pour contrer la crise des drogues, en offrant un continuum global de services sur ses terres, près des rivières et des chevaux.

Guérir sur la terre. Pour le chef de Yuneŝit’in, Lennon Solomon, c’était une évidence. Logique d’aborder le problème au cœur du problème, résume-t-il au sein de sa petite communauté de 250 personnes, située le long de la rive sud de la rivière Tŝilhqox, un cours d’eau qui occupe une place centrale pour ce peuple.

Dans cette vallée éloignée entourée de rivières et de montagnes, où les chevaux sauvages parcourent le territoire ancestral de la nation Tŝilhqot'in, le jeune chef de 44 ans a su que c’est ici que la guérison allait se faire et pas à des kilomètres en ville, à Williams Lake, Prince George ou Kamloops.

Pour lui, le véritable enjeu se joue à la source : réparer les traumatismes intergénérationnels légués par les pensionnats pour Autochtones.

Un cours d'eau avec un soleil aveuglant.

Le territoire est traversé par plusieurs cours d'eau.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les enfants de dizaines de Premières Nations  – dont celle des Tŝilhqot'in – ont été retirés de leur foyer et envoyés de force au pensionnat de Kamloops ou à la Mission Saint-Joseph de Williams Lake, où ils ont subi divers abus. Nombre d’entre eux ne sont jamais rentrés chez eux.

Il y a cinq ans, la découverte à Kamloops de possibles sépultures non marquées de 215 enfants a ébranlé le pays… et les communautés autochtones. Ces révélations, et d'autres qui ont suivi, ont ravivé des traumatismes intergénérationnels profonds chez les Premières Nations.

Le chef Lennon Solomon a rapidement pris la mesure des conséquences pour sa communauté. La dépendance gagnait du terrain, touchant autant les aînés que les jeunes.

Ça a été un afflux, ça a été très évident, raconte-t-il. La consommation d’alcool a fait place aux drogues dures comme la méthamphétamine, la coke et le crack. Et le traumatisme est à l’origine de ça, assure Lennon Solomon.

Nous avions besoin [d’un centre] il y a 20 ans. Maintenant, nous allons enfin de l’avant.

Des jeunes en tenue traditionnelle devant le siège de l'ONU.

Ces jeunes de la Première Nation Tŝilhqot'in sont allés livrer un plaidoyer au forum permanent des Nations unies sur les questions autochtones en 2024.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

En avril 2024, les chefs des six communautés de la Nation Tŝilhqot'in ont déclaré un état d’urgence local, puis une délégation, avec des jeunes, s’est rendue deux fois de suite au siège des Nations unies à New York afin d’attirer l’attention.

Cela a été très utile, car les Nations unies ont fourni au gouvernement de la Nation Tŝilhqot'in l’occasion de s’exprimer sur les problèmes en cours. La voix des jeunes était porteuse d’un message fort et, depuis, ils ont joué un rôle essentiel dans ce processus, explique Lennon Solomon.

Le groupe avait appelé à un soutien accru des gouvernements fédéral et provinciaux afin de fournir des réponses à la crise des opioïdes dirigées par les Autochtones et adaptées à leur culture.

En Colombie-Britannique, les Autochtones sont effectivement touchés de manière disproportionnée par la crise des surdoses. Les données confirment que les membres des Premières Nations ont un risque environ 6,7 fois plus élevé de mourir d'une intoxication aux drogues toxiques que le reste de la population.

Rapidement, le projet d’un centre de guérison et de bien-être s’appuyant sur la culture et le lien à la terre se concrétise.

Fruit d’un partenariat entre la nation et Red Road Recovery et financé en partie par la province, le centre cherche à combler un vide critique. À la fin de la cure de désintoxication à l’hôpital, les places se font rares dans les services de traitement, qui offrent une thérapie psychologique et comportementale à long terme. Dès lors, la probabilité de replonger est élevée.

Combler le vide

Darnell Myers regarde la caméra.

Darnell Myers estime que le chemin est long, mais qu'ils commencent à bâtir des communautés saines et des personnes en bonne santé.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Darnell Myers hoche la tête dans son bureau. Travailleur en mieux-être pour hommes, il est habitué à les accompagner, à remplir les formulaires. Parfois, l’attente peut être d’un an. Il se souvient d’avoir fait une demande dans trois centres pour un membre de sa communauté et de n’avoir obtenu aucune réponse. Il a fini par abandonner, se désole-t-il.

Ce nouveau programme est une chose dont la nation a besoin depuis longtemps, dit Darnell à son tour en regardant Judy Ventry. Elle pilote le projet depuis ses débuts, n’hésitant pas à parcourir la centaine de kilomètres reliant Williams Lake à Yuneŝit’in pour s'enquérir de l'avancée des travaux.

Une voiture et un champ.

Les six communautés de cette Première Nation sont emballées par le projet qui est ancré sur leur territoire ancestral.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La nation sait que les rechutes posent un gros problème. Ils ont voulu trouver une solution à cela et que la guérison se produise sur notre propre territoire. Je pense que ce modèle deviendra commun dans quelques années, espère la cheffe du projet de Centre de guérison et de mieux-être tŝilhqot’in, Judy Ventry.

Dès leur sortie de l’hôpital à Williams Lake, les patients emprunteront la route qui traverse le fleuve Fraser, passeront une ancienne scierie en direction de la ferme solaire qui appartient à la nation et où les patients pourront suivre les pré- et post-traitements.

Une route et une colline sous un gros soleil.

Les Tŝilhqot'in vivent entre le fleuve Fraser et la chaîne côtière dans le centre-ouest de la Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Sur la route, Judy Ventry s’arrête un instant. Elle sourit. Un aigle vient de se poser au sommet d’un poteau. Plus loin, un point culminant dévoile un panorama saisissant sur le territoire. Avant même d’atteindre le site, la route sinueuse impose son rythme et invite au calme.

Sur de grandes terres autrefois nues, petites maisons, yourte ou encore centre équestre ont poussé sur deux propriétés appartenant à la nation, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Williams Lake.

C’est ici que les patients viendront directement et pourront rester aussi longtemps que nécessaire, tient à rappeler Judy Ventry.

Judy Ventry au volant de son auto.

Judy Ventry a été embauchée afin de concrétiser la vision du chef Lennon Solomon de réaliser un centre de guérison et de bien-être au cœur du territoire.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les aider à chaque étape du processus est une façon d’arrêter de perdre des gens. Au pré-traitement, 10 lits permettront d’offrir une sorte de sevrage médical avec soutien en attendant de rejoindre le centre de traitement situé à des kilomètres de là, au Deer Creek Ranch, où ils resteront trois mois.

Prendre les rênes de la guérison

Des chevaux sauvages traversent la route avant de rejoindre une harde qui galope sur une colline voisine. Plus loin, au cœur d’une vaste plaine de champs de foin, se profilent les bâtiments qui accueilleront 15 personnes engagées dans ce processus de traitement.

Le Deer Creek Ranch était un ancien ranch délabré, une propriété de 1400 acres que Yuneŝit’in a achetée en 2022. Pas de réseau, juste l’énergie solaire pour la dizaine de maisons de deux chambres qui ont une vue imprenable sur la rivière Tŝilhqox.

La rivière Tŝilhqox l'hiver.

La vue sur la rivière Tŝilhqox depuis le centre de traitement.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Au milieu des arbres, une ossature de tente de sudation attend de reprendre du service.

C’est tout simplement un endroit magnifique pour se ressourcer, établir un lien avec la terre jusqu’à la rivière!

Elle rappelle que les Tŝilhqot'in sont connus pour être le peuple de la rivière.

C’est dans ce décor que le patient essaiera de comprendre la raison de ses excès, de creuser, retirer les couches et effectuer le travail de guérison.

Judy Ventry et Dustin Elkins regardent au loin les maisons.

Judy Ventry et l'électricien Dustin Elkins, qui adore le projet. « On ressent l'énergie du territoire. C'est magnifique, pas comme en ville », souligne-t-il.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La rivière a été identifiée comme l’un des éléments importants de ce processus de guérison et nous l’avons intégrée au programme, explique le chef Lennon Solomon.

Ce peuple de la rivière est aussi le peuple du cheval, comme en témoigne l’emblème de la Première Nation derrière le chef Lennon Solomon : un homme arborant une coiffe d’un côté et de l’autre, une tête de cheval avec une plume dans la crinière.

Tous ont grandi au contact des équidés et ne manquent pas d’anecdotes à leur sujet. Il allait donc de soi que les chevaux occupent une place centrale dans le nouveau centre de traitement, notamment avec la construction d’un vaste manège.

Lennon Solomon pose pour la caméra.

Le chef de Yuneŝit’in, Lennon Solomon.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Rosalie Montgomery, élue et coordonnatrice de l’éducation, saisit une vieille photo dans un cadre. C’est mon père avec des chevaux d’attelage, raconte-t-elle, précisant qu’il allait chasser et ramener un chevreuil sur la croupe pour nourrir la famille. Mais le cheval offre beaucoup plus, dit-elle.

Il aide à la guérison, à l’équilibre, comme une thérapie. Cela vous aide à vous ancrer. Si vous chevauchez seul, juste au contact de la nature, il y a un sentiment de liberté.

L’équithérapie porte déjà des fruits dans cette nation, notamment avec les jeunes qui ont des problèmes de santé mentale ou des difficultés d’apprentissage. Le programme les aide à rester calmes, équilibrés et concentrés. Les chevaux leur apprennent beaucoup quand ils doivent en prendre soin, surveiller la quantité d’eau et de nourriture à donner. Ils développent l’esprit d’équipe avec les animaux.

Rosalie Montgomery avec un cadre et une photo de son père.

Rosalie Montgomery est intarissable quand il s'agit de parler des bienfaits des chevaux et du lien de sa nation avec ces animaux.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Les bêtes ont leur propre médicament à nous donner, explique Rosalie Montgomery. Judy Ventry va plus loin. Pour elle, les chevaux ont cette capacité de travail de guérison, car ils peuvent voir directement dans votre âme, absorber votre douleur.

Il n’y a rien de mieux que de monter à cheval et ressentir la libération de tout ce qui était négatif, de ne faire qu’avec lui.

Guérison à long terme

Le troisième site, près du centre de pré-traitement et de la ferme solaire, offre la récupération qui peut durer jusqu’à deux ans. Selon les études médicales, le cerveau peut prendre jusqu’à deux ans pour se guérir complètement des dépendances. Les dix places sont destinées aux soins de suivi, mais aussi de réinsertion, et servent de logement de transition à plus long terme que les autres centres.

Des chevaux sauvages.

Les chevaux sont déjà utilisés, notamment à l'école primaire, pour aider les jeunes.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Tous ces services réunis permettent la création d'une quarantaine d'emplois : enseignants traditionnels et culturels, conseillers, infirmières, personnel administratif, d’entretien, guérisseurs traditionnels.

Ainsi, les personnes pourront apprendre des compétences de vie et professionnelles : éducation, formation, passer le permis de conduire, préparer un budget, un repas, faire ses courses… afin de les aider à se réintégrer. Le plus important est le renforcement des capacités de l'individu, soulève Connie Jasper, la directrice des services de santé du gouvernement national Tŝilhqot'in.

Nous avions besoin de ce continuum, martèle-t-elle. Vous pouvez vivre dans un environnement sûr pendant huit semaines sans accès à l’alcool ou autre. Vous pouvez faire tout ce travail et croire que vous avez les outils nécessaires pour continuer une fois de retour à la maison, poursuit-elle.

Mais une fois de retour dans le même environnement, avec les mêmes amis ou membres de la famille qui consomment, il est difficile d’y rester sans soutien et c’est ce programme qui manquait aux patients.

Judy Ventry pose devant la caméra.

Judy Ventry pilote ce projet qui devrait inspirer d'autres communautés.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

La Nation voit même plus grand. Elle souhaite, un jour, se doter de sa propre unité de désintoxication afin d’éviter à ses membres de devoir se rendre à l’hôpital de Williams Lake, un lieu qui demeure pour plusieurs intimidant, voire terrifiant, en raison de décennies de racisme et de profilage, explique Judy Ventry. L’établissement reconnaît ces problèmes et tente d’y remédier, mais les changements ne se feront pas du jour au lendemain.

Le jour où nos gens sont prêts à arrêter de consommer, c’est le jour où on doit les aider. Le lendemain sera peut-être différent pour eux. Donc, là, on pourra répondre rapidement à tous les niveaux.

Et parce que le chef Solomon sait que cette crise ne ravage pas que sa nation, dans sa vision, les portes de ce centre sont ouvertes à tous, qu’importent leurs origines, Autochtones ou pas.

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