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Chasse au caribou chez les Innus : entre subsistance et résistance

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Les Innus de Matimekush-Lac John et de Uashat mak Mani-utenam ont mené récemment une chasse « communautaire » au caribou, qui a suscité quelques remous et une certaine tension. L’activité s’est soldée par l’abattage de quelque 400 bêtes, dont les dernières arrivent dans les communautés qui en ont tant besoin.

Louisette André, une Innue de Matimekush-Lac John, est contente d’apprendre que la chasse s’est bien déroulée malgré les quelques anicroches habituelles.

Les chasseurs reviennent sains et saufs après avoir bravé une température polaire qui, si elle n’est pas agréable pour les humains, est salutaire pour les moteurs des motoneiges qui évitent la surchauffe dans de telles conditions.

Une femme portant des lunettes.

Louisette André, Innue de Matimekush-Lac John et mère de six enfants

Photo : Radio-Canada / Shushan Bacon

À l’arrivée des caribous, je suis contente, je suis triste et je suis en colère, raconte la mère de six enfants, dont quatre habitent avec elle. Le caribou pourra nourrir sa famille pendant un an, dit-elle, car l’épicerie coûte très cher dans le Nord, comparativement aux commerces du Sud.

Les prix des produits alimentaires subissent les contrecoups de l'explosion des frais de transport, en raison des distances parcourues.

Vois-tu dans quel état est le steak haché? Il a un rabais de 30 % et il a une teinte brune. Ça coûte 33,33 $ en plus.

C’est très cher. Le caribou va nous permettre de nous nourrir sainement, de manger de la bonne viande. Surtout les enfants qui ont tendance à mal se nourrir.

L’arrivée de la viande de caribou dans les communautés est d’autant plus saluée qu’elle est le fruit d’un long et rude périple.

Mme André explique que, depuis la fin de la chasse, les hommes doivent faire de longs trajets pour acheminer le caribou aux membres des communautés, à raison d’une bête pour chaque famille.

En moyenne, les chasseurs ont fait au moins trois voyages aller-retour de 250 km à motoneige. Ce moyen leur permet de transporter quatre ou cinq caribous seulement. L’hélicoptère de Uashat mak Mani-utenam, lui, a une capacité de transport de sept animaux par voyage.

Signe que l’expédition est importante, Matimekush-Lac John a déployé sept aides de camp pour nourrir et garder les tentes chaudes.

En dépit des conditions de chasse éprouvantes, Louisette André se félicite de pouvoir suivre sur Internet son mari, qui fait partie des 25 chasseurs des deux communautés.

Cessez de nous intimider

L’accès à Internet et aux réseaux sociaux a permis par ailleurs aux chasseurs et aux chefs des deux communautés de filmer, outre leurs exploits de chasse, des scènes tendues avec des agents de la protection de la faune et de s’adresser directement à leurs membres.

En effet, le vendredi matin 6 février, trois hélicoptères se sont posés sur le campement. À bord, des agents du gouvernement du Québec venus recueillir les déclarations des chasseurs innus en vue de leur signifier l’illégalité supposée de leur activité de chasse.

Deux hommes discutant ensemble.

Un agent de la faune tentant d'obtenir une déclaration d'un chasseur innu.

Photo : Uashat mak Mani-utenam

Le ministère de la Faune a indiqué dans une déclaration qu’une enquête était en cours et que des agents de protection de la faune sont mobilisés sur le territoire dans le secteur de Schefferville et les environs, pour veiller à la protection du caribou.

Leur rôle consiste à appliquer la réglementation en vigueur et à veiller au respect des droits des bénéficiaires de la Convention de la baie James et du Nord québécois et de la Convention du Nord-Est québécois. Ils sont tenus d’appliquer les lois et règlements en vigueur, lit-on.

Pour leur part, les Innus soutiennent que ce genre de chasse n’est pas illégale, car elle repose sur leurs droits ancestraux qui sont protégés par la Constitution. Cette chasse est considérée aussi comme une activité culturelle, communautaire et de subsistance, différente de la chasse récréative ou commerciale.

De plus, les représentants innus affirment en avoir informé au préalable les autorités compétentes, en l’occurrence le ministère responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, et celui de la Faune.

On a envoyé des courriels aux Cris également. Ils savaient que nous allions être sur notre territoire.

Tension

Les échanges entre les dirigeants innus et les représentants du ministère de la Faune ont, par moments, été plutôt houleux.

Il y a eu un peu de tension, c’est sûr. Quand les gardes-chasse ont demandé les noms aux chasseurs, il y a eu de la résistance, affirme le chef de Matimekush-Lac John, Pako Vachon, en entrevue téléphonique.

Il explique que les chasseurs l’ont appelé lors de la visite des agents de la faune. Ils sont venus déranger nos chasseurs. Ils ont essayé d’obtenir leurs noms.

Sa consigne était de ne rien communiquer aux représentants du ministère de la Faune.

Deux hommes discutant ensemble en hiver.

Pako Vachon, chef de Matimekush-Lac John, discutant avec un agent de la protection de la faune.

Photo : Facebook / Honny Ambroise

Devant les agents du gouvernement, le chef Pako Vachon a clairement dit qu'il était l'organisateur de cette chasse et a insisté pour dire que les seuls responsables étaient lui-même ainsi que le chef du conseil innu Takuaikan Uashat mak Mani-utenam, Jonathan Shetush.

Nous allons prendre les charges légales et aller en cour s’il le faut, avec Jonathan Shetush. Puis, nous allons nous battre contre le gouvernement qui veut nous accuser, ajoute le chef de Matimekush-Lac John. C’est ça notre travail, de défendre nos droits [...] C’est toujours la même lutte que nos prédécesseurs, ajoute-t-il.

Nous sommes sur nos territoires.

Le vice-chef de Uashat mak Mani-utenam, Johnny Régis, a rappelé le lien fort qui unissait les Innus et le caribou. Pour lui, l’animal représente les savoirs ancestraux et il souligne l'importance de les transmettre aux enfants de la communauté. Il a rappelé que des caribous allaient être distribués dans les écoles afin que les enfants puissent les manipuler également.

Trois hommes debout devant des drapeaux en plein hiver.

Pako Vachon, chef de Matimekush-Lac John, Jonathan Shetush, chef de Uashat mak Mani-utenam, et Johnny Régis, vice-chef de Uashat mak Mani-utenam (de gauche à droite)

Photo : Uashat mak Mani-utenam

Il y a de la fierté à avoir. N’oubliez jamais que le conseil ne va pas laisser tomber ses chasseurs. On sera toujours derrière eux. On va les suivre, on s’occupe bien d’eux.

Chasse communautaire et responsable

Dans un communiqué, le conseil de Matimekush-Lac John souligne que la chasse menée avec la communauté de Uashat mak Mani-utenam est pleinement légitime et dûment encadrée. Elle fait partie des pratiques culturelles ancestrales de la nation innue et contribue directement à assurer la sécurité alimentaire de la communauté.

En plus d’être une activité millénaire au cœur de l’identité, des valeurs et des responsabilités des Innus envers Nitassinan, cette chasse communautaire repose sur nos droits ancestraux, qui n’ont jamais été éteints, et constitue un lien spirituel avec le caribou, animal indissociable de notre culture et de notre histoire.

Il est précisé dans le même communiqué que la chasse a été réalisée dans un secteur ciblant exclusivement le troupeau migrateur de la rivière aux Feuilles, qui compte près de 136 000 caribous. Ce troupeau n’est pas menacé, ajoute-t-on, contrairement au caribou forestier de la Caniapiscau (moins de 2000 bêtes) et à celui de la rivière George (8600 bêtes).

Un combat qui traverse les générations

Dans son mémoire Nin Mestenapeu - Moi, Mestenapeu, publié en 1984, Mathieu Mestenapeu André disait avoir mené cette même lutte entreprise par les chefs innus, Pako Vachon et Jonathan Shetush, alors que lui-même était simultanément chef de ces deux communautés pendant 20 ans.

Une des premières pages du livre d'un ainé.

Les mémoires de Mathieu « Mestenapeu » André

Photo : Radio-Canada / Shushan Bacon

Il semble que le gouvernement pourrait mieux nous traiter au lieu de nous enlever nos anciens droits, jusqu’au droit de chasse. [...] Je suis devenu chef en 1944 [...] ce que j’en ai surtout retenu est que cette charge devenait de plus en plus difficile à assumer et que cela ira en s’accentuant tant que nous ne nous entendrons pas avec le gouvernement…ou bien nous nous dirigeons vers la fin de notre mode de vie, écrivait celui qui était trappeur et chasseur de métier.

Depuis toujours, les Innus occupaient l'intérieur des terres, dix mois par année, et il y avait des sentiers partout.

Nous étions tous heureux de vivre ainsi, car nous étions libres et nous n’avions pas perdu nos droits! De nos jours, si l’un de nous part chasser pour sa subsistance, car c’est encore dans le bois qu’est sa véritable nourriture, il éprouve toujours une crainte : les gardes-chasses pourraient bien tout lui saisir; on voit comme le gouvernement essaie de nous empêcher de faire ce que nous voulons!

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