Dans une grotte turque, Néandertaliens et Homo sapiens ont chassé les mêmes animaux, fabriqué les mêmes outils et porté les mêmes coquillages ornementaux — à des milliers d’années d’intervalle. Cette continuité culturelle frappante, publiée dans PNAS, suggère que ces deux espèces humaines partageaient bien plus qu’un simple environnement.
Ce que vous allez apprendre
- Comment les chercheurs ont distingué les restes néandertaliens des restes humains modernes dans cette grotte
- Quelles pratiques culturelles précises se sont perpétuées d’une espèce à l’autre sur des millénaires
- Pourquoi cette continuité culturelle épaissit plutôt qu’elle ne résout le mystère de la disparition des Néandertaliens
Un corridor préhistorique entre deux mondes
La grotte d’Üçağızlı II, sur la côte méditerranéenne turque, se situait sur un corridor préhistorique reliant le Levant à l’Eurasie. Les chercheurs y ont retrouvé des dents et un fragment de mâchoire, suffisants pour distinguer les restes néandertaliens de ceux d’Homo sapiens grâce à l’analyse de la structure interne des dents fossilisées. La datation par luminescence stimulée optiquement — une technique mesurant depuis combien de temps des grains minéraux n’ont pas été exposés à la lumière — a établi que les Néandertaliens ont occupé la grotte entre 77 000 et 59 000 ans avant notre ère, suivis par les Homo sapiens entre 59 000 et 47 000 ans.
Les mêmes proies, les mêmes outils, les mêmes ornements
Malgré ces périodes distinctes, les couches sédimentaires des deux occupations révèlent des stratégies de chasse et de cueillette ainsi qu’une technologie lithique remarquablement uniformes. Les deux espèces se procuraient leurs matières premières — notamment le silex — auprès des mêmes ressources locales, et chassaient les mêmes proies : chèvres sauvages, daims, chevreuils et sangliers.
Plus frappant encore : les fouilles ont mis au jour 29 coquilles d’un petit escargot marin, Columbella rustica, apportées dans la grotte non pas pour se nourrir mais comme ornements. Certaines étaient percées pour être enfilées, et une coquille de la période néandertalienne portait des traces de chauffage délibéré ayant altéré sa couleur — une pratique esthétique partagée entre les deux espèces.
« Nos résultats indiquent un niveau élevé d’interaction culturelle« , explique Naoki Morimoto, paléoanthropologue à l’Université de Kyoto et co-auteur de l’étude. « Ces deux groupes humains distincts mais étroitement apparentés ne se contentaient pas de s’adapter au même environnement : ils partageaient probablement des préférences symboliques. »
Un écho à d’autres sites, un contraste avec d’autres
Ce schéma de continuité culturelle fait écho à des découvertes similaires dans la grotte de Tinshemet en Israël, où des comportements partagés entre les deux espèces ont été documentés des dizaines de milliers d’années plus tôt, entre 130 000 et 80 000 ans. Il contraste en revanche avec la grotte de Mandrin en France, où Néandertaliens et humains modernes semblent s’être succédé par phases distinctes sans traces de culture continue.
Pour April Nowell, archéologue paléolithique à l’Université de Victoria non impliquée dans l’étude, des sites comme Tinshemet et Üçağızlı II « bouleversent nos connaissances sur les Néandertaliens, les Homo sapiens et les autres groupes Homo contemporains« .
Crédit : KyotoU/Naoki MorimotoUn mystère qui s’épaissit plutôt qu’il ne se résout
Cette continuité culturelle rend paradoxalement plus difficile à expliquer la disparition des Néandertaliens il y a environ 40 000 ans. Deux espèces ne peuvent occuper indéfiniment la même niche écologique. Certaines recherches suggèrent que les Néandertaliens auraient eu des capacités cognitives et langagières plus limitées que les humains modernes — un avantage potentiel pour Homo sapiens — bien que cette hypothèse reste débattue.
Si les données archéologiques montrent un tel chevauchement comportemental, souligne Nowell, les véritables différences entre les deux espèces pourraient simplement être celles que les archives fossiles n’ont pas encore révélées. Les auteurs de l’étude reconnaissent que plusieurs questions restent ouvertes, notamment si ces similitudes culturelles résultent de croisements génétiques entre les deux populations.


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