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Catherine Van Offelen : «Nul autre pays que la France n’a porté l’art du jardin à un tel degré de raffinement»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que la canicule a conduit la ville de Paris à laisser ouverts, toute la nuit, près de 550 zones de verdure, les jardins ne doivent pas être perçus comme de simples refuges climatiques, affirme l’essayiste. Ils sont en réalité les gardiens du beau tel que la culture française l’entend.

Catherine Van Offelen a publié « Risquer la prudence : une pratique de la sagesse antique » (Gallimard, 2025).


Face aux canicules répétées qui frappent la France, la ville de Paris laisse ouverts, toute la nuit, quelque 550 parcs et jardins. Certains Parisiens choisissent de dormir dans ces havres, jouissant d’une fraîcheur de six degrés inférieure à la température des zones bâties. Il y en a pour tous les goûts : du très bourgeois parc Monceau aux Tuileries, dont l’ampleur majestueuse rappelle leur passé royal, jusqu’aux mystérieuses Buttes-Chaumont ou à l’élégant jardin du Luxembourg (sous la remarquable administration du Sénat). C’est à Adolphe Alphand (1817-1891), le grand jardinier d’Haussmann, père du réseau actuel des squares, parcs, jardins et allées arborées de la ville, que les Parisiens doivent ces îlots salvateurs.

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Pourtant, la capitale reste l’une des villes les moins vertes du monde, selon une étude du MIT américain en 2018. En excluant ses deux bois latéraux, la verdure couvre moins de 9% de la surface parisienne, ce que Paul Morand déplorait : «c’est un pot de fleurs sur un balcon».

Le jardin ne saurait se réduire à constituer un refuge climatique. Sa nature se confond avec l’humanité. Le philosophe Gaspard Koenig en fit un sujet anthropo-tellurique, rappelant qu’humus et humain partageaient la même racine étymologique. L’homme n’est-il pas une «créature née de la terre» ? Adam et Eve sont les premiers jardiniers et, après leur chute, les hommes ne cesseront de vouloir recréer le Paradis (du grec paradeisos, jardin), d’abord pour se nourrir, ensuite pour en jouir. En 1790, le philosophe Kant hissait l’art des jardins, qui consiste dans le «bel arrangement» des produits de la nature, parmi les beaux-arts, au même titre que la peinture. Les deux arts coïncidèrent parfois. Monet, à la fin de sa vie, conclut son cycle par la représentation d’un même motif horticole : le nénuphar.

On perçoit une esthétique raffinée dans l’ombre bleutée de ses bosquets intimes, dans la délicatesse de sa composition ou dans l’apothéose féerique des jeux d’eau.

Catherine Van Offelen

Nul autre pays que la France n’a porté cet art à un tel raffinement. Cent châteaux et mille chartreuses possèdent un jardin illustrant cette esthétique raffinée, faite d’ordre et de symétrie, qui serait un peu austère et presque froide si ne l’embuait pas une sorte de fragilité. On la perçoit dans l’ombre bleutée de ses bosquets intimes, dans la délicatesse de sa composition ou dans l’apothéose féerique des jeux d’eau. Les parcs de Versailles, Chantilly ou Vaux-le-Vicomte incarnent cet équilibre miraculeux.

Le jardin serait-il le reflet de l’âme d’un peuple ? Chaque culture modèle son paysage végétal selon sa propre sensibilité. Le Français, en logicien épris de système, porte à son apogée le triomphe de la raison par ses perspectives régulières, ses pelouses rases, ses buis taillés et ses parterres géométriques. Le jardin anglais, avec ses courbes imprévisibles et son foisonnement romantique, traduit l’aspiration britannique à la liberté. Le jardin japonais recherche l’épure et la sobriété méditative dans la taille précise des végétaux. Le chinois, lui, accueille la fantaisie de rochers sculptés et d’étangs sinueux. L’aménagement botanique : miroir d’une manière d’être au monde.

À quoi ressemblerait un jardin à la belge ? Mon pays d’origine n’a pas de modèle emblématique (malgré des paysagistes célèbres comme Buyssens, Péchère ou Smets). On pourrait l’imaginer comme un arpent de compromis, faisant cohabiter l’ordre et le désordre, le charme et l’absurde, le coquelicot et le houx. Il ressemblerait plus au jardin d’Alice au pays des merveilles qu’aux constructions mentales de La Quintinie. Il aurait la mélancolie d’un ciel gris et la poésie d’un petit pan de mur rouge (brique). Des flèches conduiraient vers des labyrinthes et les vergers donneraient des fruits étranges. Un voile de brume recouvrirait la cime de ses hêtres au feuillage vert sombre, déjà tout infusé de nuit. Au sol, quelques feuilles mortes vernissées par l’humidité, comme dans une toile flamande ancienne. «Ceci n’est pas un jardin», expliquerait un panneau.

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En France, l’art des jardins est un patrimoine façonné par des siècles d’histoire. Il naît à la Renaissance, inspiré des jardins italiens et du goût pour l’antique. Jusqu’alors, le jardin était enclos sur le modèle médiéval : le hortus conclusus, thème majeur de l’art religieux. Au XVe siècle, l’homme prend, en quelque sorte, la place du créateur. Le jardin devient le petit domaine sur lequel il règne.

Avec le couronnement de Louis XIV et ses rêves de magnificence, le jardin devient un instrument de pouvoir exprimant la puissance du souverain, maître de la nature et des éléments. Le célèbre paysagiste André Le Nôtre met en place une forme d’architecture végétale qui dicte à l’Europe entière un modèle incontournable.

On considère à cette époque que la belle nature est celle «embellie» par les hommes, c’est-à-dire une nature apprêtée et civilisée. Pour Rameau, «la forêt vierge cache la vraie nature» tandis que le jardin à la française, ordonné et géométrique, en révèle au contraire l’harmonie et la beauté véritable. Au XVIIIe siècle, le jardin martial devient jardin des plaisirs. Dans les fourrés on conte fleurette. Aux branches, on se balance dans l’escarpolette. Le règne de Louis XV est consacré aux délices et le jardin constitue leur écrin.

Il faudra attendre la Révolution française pour que les jardins cessent d’être un attribut du pouvoir monarchique et que la chlorophylle devienne un bien commun. Auparavant, les espaces verts y étaient des domaines d’État ou d’Église. À partir de 1790, près de 60 000 «arbres de la liberté» sont plantés à travers le territoire. Ces chênes et peupliers incarnent la croissance d’un nouvel idéal révolutionnaire. Le XIXe siècle et ses mouvements sociaux verront l’avènement du jardin ouvrier, ce lopin sacré permettant aux masses laborieuses de respirer entre les fumées d’usines.

« Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde », remarque Michel Foucault dans Dits et écrits 1954-1988.

Catherine Van Offelen

Aujourd’hui encore, les jardins sont à la fois le renoncement au sauvage et sa nostalgie, comme l’écrit Hervé Le Tellier. Le parc du Luxembourg ou la serre du Jardin des Plantes recèlent toutes les essences de toutes les anciennes colonies. Une fleur venant d’Indonésie y côtoie un arbuste africain ou une liane amazonienne. Cette diversité biologique, d’ordinaire séparée par des milliers de kilomètres, se retrouve mêlée dans un petit périmètre. Ainsi le jardin peut-il aussi devenir l’encyclopédie du monde sauvage, l’herbier total, le grand atlas des plantes, le résumé du cosmos. Bref, un «Jardin planétaire» selon l’expression du paysagiste Gilles Clément. Il traduit une volonté de s’approprier l’univers. «Le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde», remarque Michel Foucault dans Dits et écrits 1954-1988.

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La France n’a cessé de vouloir dominer ce qui lui échappe. Son idéal est cartésien ; le jardin à la française est l’ensemencement de cet idéal. Deux tiers des Français possèdent un jardin et connaissent cette vérité : entretenir un lopin de terre est un sacerdoce. On se rêve prince jardinier et on se retrouve esclave de ses bulbes.

On pourrait s’amuser à filer une métaphore entre l’art politique et la vertu du jardinier. Si le pays était un jardin, le président de 2027 devrait à la fois contenir la broussaille et les ronces, réduire ses frais d’engrais, aligner ses plants sans donner l’impression de les contraindre, et laisser s’épanouir la diversité des essences sans que le chaos se substitue à la vigueur de la profusion.

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