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Plutôt que de combattre la neige, en faire une alliée. Voilà l’ambition de deux hommes qui, début janvier, discutent au milieu d’un champ à Sainte-Luce, au Bas-Saint-Laurent. Ils chaussent des raquettes, même si le couvert de neige est plutôt mince, sans cesse balayé par le vigoureux vent du fleuve, que très peu d’obstacles ralentissent sur cette grande terre cultivée.
Très peu d’obstacles, mais pas aucun. Dix curieuses structures en bois, hautes d’environ deux mètres, se dressent dans le champ. Il s’agit de brise-vent amovibles, installés ici en novembre. Leur rôle : favoriser l’accumulation de neige au sol. Au printemps, on les retirera, ce qui laissera le champ libre à la ferme Chénard, qui donne gracieusement accès à sa terre en hiver.
En aval de ces chevalets s’étirent de longues langues nivales. L’un des deux hommes bondit sur cette masse blanche. « Sous mes pieds, il y a 300 litres d’eau par mètre cube ! » s’exclame Louis Drainville qui, avec son entreprise de consultation en agroécologie Terre-Eau et son collègue Yvon Jolivet, aide Sainte-Luce depuis plus d’une décennie à gérer ses problèmes d’eau potable.
De son bâton de marche, M. Jolivet, un spécialiste de microclimatologie, désigne l’ouest. « Les vents de tempête viennent de par là, et ce sont eux qui charrient le plus de neige », affirme-t-il. Plus loin, des arbustes et un marécage, implantés par Terre-Eau, retiennent un peu de flocons, mais la vaste étendue agricole ressemble néanmoins, pour l’essentiel, à un désert de neige.
La municipalité de Sainte-Luce (2800 habitants), connue pour sa superbe plage sur le Saint-Laurent, tire son eau potable de la nappe phréatique. Ses puits de surface sont nourris par un aquifère bien délimité, caché sous des terres agricoles qui totalisent un peu plus de 200 hectares. Autant dire que cette « zone de captage » est cruciale pour l’alimentation en or bleu de la municipalité.
« Tout ça, c’est la coulée », explique M. Drainville en désignant un large territoire, grand comme 150 terrains de soccer, où l’on cultive du blé, de l’avoine, du soja et du foin. Quand une goutte s’infiltre à l’extrémité de la zone de captage, elle commence un périple de 500 jours sous terre, périple qui se conclut dans le robinet des citoyens. « Et la seule manière d’accumuler de l’eau dans la nappe, c’est la neige », ajoute celui qui est agronome et biologiste.
Il est bien établi que la recharge des nappes phréatiques, au Québec, survient principalement au printemps, quand la neige accumulée durant l’hiver fond et s’infiltre dans un sol qui dégèle. En été, quand le soleil plombe et que les plantes poussent, l’évapotranspiration renvoie la majeure partie de l’eau de pluie dans l’atmosphère avant qu’elle ne percole vers l’aquifère.
À Sainte-Luce, ces considérations ne sont pas que théoriques. La recharge d’eau souterraine est fragile. « Ces dernières années, on constate une baisse du niveau de la nappe phréatique », relève Jean Robidoux, le fonctionnaire de la municipalité responsable de l’eau. Les causes sont multiples : le climat qui change, la culture du foin qui recule (le foin favorise le captage de la neige) et la population qui augmente. Et dans les prochaines décennies, l’épaisseur moyenne du couvert de neige va continuer de diminuer dans la moitié méridionale du Québec.
Pour l’instant, la municipalité a évité la catastrophe, mais chaque sécheresse donne des sueurs froides à M. Robidoux. « La recharge printanière est très variable d’une saison à l’autre. Et avec les changements climatiques, on ne peut pas prévoir l’avenir », dit celui qui s’apprête à commander une étude visant à déterminer si la municipalité devrait freiner son développement pour éviter de manquer d’eau potable.
Faire école
Ce problème n’est pas unique à Sainte-Luce. Les sécheresses des dernières années mettent à mal les approvisionnements en eau potable un peu partout au Québec. À Saint-Alexandre (2700 habitants), en Montérégie, la municipalité a dû se faire ravitailler par une cinquantaine de camions-citernes d’eau, l’été dernier, pour compenser la faible alimentation de ses puits de surface. « Nos puits arrivaient à leur limite », raconte le maire, Yves Barrette.
En octobre, l’équipe de M. Barrette a eu vent des efforts de captation de la neige réalisés à Sainte-Luce. Elle a tout de suite décidé d’installer 300 mètres de clôture brise-vent près de ses puits de surface. « On veut conserver le plus de neige possible », lance le maire, qui voit dans cette approche beaucoup de potentiel et peu de désagréments pour les cultivateurs.
Les agriculteurs sont souvent réticents à implanter de véritables haies — qui retiennent aussi bien la neige que les brise-vent artificiels, sinon mieux, en plus de réduire l’érosion des sols — car les arbres amputent leur superficie cultivable et gênent le passage de leur machinerie.
Les deux municipalités ne pensent pas que les brise-vent seront une panacée. Elles travaillent aussi sur d’autres fronts : réduire la consommation d’eau des citoyens (avec le rachat de vieilles toilettes gourmandes en eau), renaturaliser certaines terres, aménager de nouveaux réservoirs artificiels, envisager l’installation de puits supplémentaires, etc. Certaines de ces solutions coûtent des millions.
Mais une question décisive demeure : à quel point les brise-vent amovibles peuvent-ils faire une différence notable ? MM. Drainville et Jolivet mènent des expériences à Sainte-Luce depuis 2018. Durant deux hivers, ils ont déployé 180 mètres de clôtures brise-vent. L’excédent de neige accumulé contenait, en moyenne, un million de litres d’eau : l’équivalent de 13 heures de consommation municipale, ou d’une trentaine de camions-citernes.
La preuve de concept, bien que modeste, a séduit la municipalité. En octobre dernier, elle a octroyé un financement à Terre-Eau pour lancer un projet de recherche avec l’Université du Québec à Rimouski. Grâce à l’argent de la municipalité, un étudiant à la maîtrise sera recruté pour étudier l’effet des brise-vent grâce, notamment, à des données satellitaires.
Si les résultats sont concluants, Terre-Eau rêve de bâtir un « parc » de haies brise-vent amovibles au fond de la zone de captage. Des centaines de structures en bois seraient posées là chaque automne, et retirées chaque printemps. Louis Drainville est convaincu que, au bénéfice des campagnes du Québec, cette réconciliation avec la neige gagnerait à se généraliser.


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