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Bill « Bojangles » Robinson et la résistance afro-américaine

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Le danseur et acteur afro-américain Bill « Bojangles » Robinson a révolutionné les claquettes (tap dance). Réputé pour sa précision rythmique, sa légèreté sur pointes et son numéro de danse dans les escaliers, il fut un pionnier du vaudeville et des scènes de Broadway, brillant aux côtés de Shirley Temple. Mais derrière le sourire qu’il arborait en public, c’était une lutte silencieuse qu’il menait.

Pour le danseur torontois Travis Knights, l’art de Bill Robinson était avant tout un acte de résistance. C’est cette nuance que le danseur souhaite apporter auprès de la communauté noire et du grand public.

En collaboration avec Dance Immersion, un organisme dont l’objectif est de soutenir les danses de la diaspora africaine, il présente ce mercredi soir au Centre des théâtres Elgin et Winter Garden une conférence dansée intitulée Tap Dance is Political : Bill Robinson and The Harlem Renaissance avec, au programme, démonstrations, projections et séance de questions-réponses.

Ethel Bruneau à ses débuts comme danseuse de claquettes

Ethel Bruneau était surnommée « Miss Swing » ou encore « Reine du tap dancing ».

Photo : Radio-Canada / Avec l'autorisation d'Ethel Bruneau

Né à Montréal, Travis Knights découvre Bill Robinson à l’âge de 10 ans grâce à son professeur de danse Ethel Bruneau. Originaire de Harlem, elle s’installe au Québec dans les années 1950 après une tournée avec Cab Calloway. Elle me parlait de Bill Robinson et de son importance. Elle m’a appris le pas de Bill Robinson qu’il lui avait lui-même enseigné à Harlem. J’ai beaucoup appris sur l’histoire des Noirs, non pas à l’école, ni même au sein de ma famille, mais grâce à elle, se remémore-t-il.

Ce n’est qu’en apprenant plus tard l’une de ses chorégraphies que Travis Knights a saisi l’ampleur du génie de Bojangles. Les pas, le son, la précision. Bill Robinson était vraiment un danseur incroyable et impeccable. Il mérite tout le respect qu’on lui porte, dit-il.

Seul sur scène, une première

Bill Robinson est né en Virginie en 1878. Il a commencé sa carrière vers l’âge de cinq ans en tant que danseur de claquettes ou musicien de rue. Un promoteur l’a rapidement engagé comme un pickaninny qui chantait et dansait au bord de la scène, un rôle courant et péjoratif attribué aux enfants noirs dans les spectacles de ménestrels dirigés par des Blancs.

À l’âge de 12 ans, il a rejoint une troupe de ménestrels appelée The South Before the War avec laquelle il s’est produit pendant plus d’un an. À cette époque, les artistes noirs n’étaient autorisés à jouer que des rôles de bouffons et de clowns, ils étaient contraints de se grimer le visage en noir, et ne pouvaient pas apparaître seul sur scène. Les Noirs étaient considérés comme des êtres humains à trois cinquièmes. Logiquement, pour divertir les Blancs, il fallait en avoir au moins deux sur scène, rappelle Travis Knights.

La légende des claquettes a choisi de lutter contre ces barrières historiques en brisant certains des codes. Il fut notamment l’un des premiers à rompre avec l’obligation de se grimer le visage. Il a aussi prouvé qu’un artiste noir pouvait tenir la scène tout seul en passant d’un duo avec George W. Cooper à une carrière solo dès 1915. C’est ainsi que son parcours est devenu un acte de résistance pour les Afro-Américains . Bill Robinson était tellement unique et spectaculaire qu’il a enfreint les règles. C’était une protestation, affirmeTravis Knights.

La politique de la respectabilité

Néanmoins, la carrière hollywoodienne de Bill Robinson le contraignait souvent à revenir à des stéréotypes de l’époque, incarnant des serviteurs loyaux et dociles ou des personnages à la Oncle Tom.

Travis Knight y voit un lien direct avec la politique de la respectabilité, une stratégie où des groupes marginalisés adoptent les normes de la culture dominante pour être acceptés et pour éviter la stigmatisation.Il était toujours impeccablement habillé dans un costume bien taillé. On ne pouvait pas le toucher. Ce qu’il faisait était tellement excellent que c’était tout simplement irréprochable, détaille-t-il.

Selon lui, la politique de la respectabilité était une conséquence directe du racisme de l’époque et aussi celui d’aujourd’hui. Il dresse un parallèle avec Barack Obama. Pour que Barack Obama soit élu, il devait incarner la perfection, ce qui est une norme inhumaine, mais un prisme permettant de percevoir ce qu’est le racisme et ses conséquences sur les individus, pense Travis Knights.

Selon lui, un commentaire fait par l’écrivaine, réalisatrice et comédienne américaine Issa Rae dans la série Insecure fait aussi écho à la politique de la respectabilité. Elle dit que, pour elle, le progrès serait de pouvoir simplement être médiocre et survivre. Mais cela n’est pas le cas pour les Noirs américains, mentionne Travis Knights.

Récupérer la mémoire historique

Avec sa conférence dansée, Travis Knights veut ainsi présenter le travail de Bill Robinson sous un nouveau jour. Ce qui m’intéresse, c’est rétablir cette forme d’art d’un point de vue plus folklorique. Vous savez, avant les minstrel shows, les gens mettaient du liège brûlé et se déplaçaient en traînant les pieds sur scène. Ce que je pense pouvoir offrir en tant que danseur de claquettes, c’est cette autre perspective à travers les yeux de Bill Robinson, croit-il.

Je voudrais que le grand public voie le sourire de Bill Robinson sur scène et qu’ils perçoivent la nuance de ce sourire, l’horreur qui se cache derrière ce sourire.

Pour la communauté noire, le défi est de surmonter un traumatisme. Si vous demandez à certaines personnes noires, ils utiliseront le mot claquettes de manière péjorative, comme une forme d’art à mépriser, associée à la honte. Quand ils y pensent, ils pensent aux minstrel shows [spectacles de ménestrels], à des représentations dégradantes des Noirs. Les claquettes en général sont ainsi considérées comme négatives, mais cette négativité de la communauté provient surtout d’un traumatisme et d’un effacement de la mémoire historique, explique-t-il.

En tant que danseur de claquettes noir au Canada, son travail consiste à défendre cette forme d’art, à trouver des financements, que ce soit auprès des différents niveaux de gouvernement, auprès de donateurs privés ou d’entreprises, et surtout, de s’adresser à sa communauté pour restaurer une forme de fierté pour les claquettes.

Pour lui, la danse à claquettes est l’une des formes d’art les plus puissantes. Elle combine la musique et la danse. Et puis, il y a de la place pour les surprises. À cause des minstrel shows [spectacles de ménestrels], le grand public considère les claquettes comme une danse insouciante. Mais, comme toute autre forme d’art, elle a la capacité de prendre de nombreuses formes et d’exprimer de nombreuses émotions, conclut-il.

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