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Au fond, la nouvelle tenait en quelques lignes. À partir de ce 29 octobre, les chaînes Ciné + OCS, Ciné + Frisson et Ciné + Classic disparaîtront de l'offre BeTV, emportant avec elles leur catalogue de vidéo à la demande. Sur le papier, la décision peut ressembler à un simple ajustement commercial dans un marché hyperconcurrentiel. Pour de nombreux abonnés historiques, elle apparaît pourtant comme le symptôme d'un affaiblissement beaucoup plus profond : que reste-t-il aujourd'hui du modèle de télévision payante qui a fait le succès de BeTV ?
Pendant des années, la chaîne cryptée a incarné une forme de privilège. Le cinéma récent, les séries les plus attendues, les grandes compétitions sportives et l'absence de publicité justifiaient un abonnement supplémentaire. Pour toute une génération de téléspectateurs francophones, BeTV et avant elle Canal + Belgique représentaient un passage obligé. Une promesse d'exclusivité qui semble aujourd'hui sans lendemain.
La lente érosion
Le premier bouleversement est venu des géants de la SVoD. Les productions HBO, longtemps associées à l'identité même de BeTV, sont désormais accessibles directement via l'application HBO Max. Les abonnés n'ont plus besoin d'un intermédiaire pour accéder aux créations américaines. Ce n'est d'ailleurs pas tant la disparition des contenus qui pose problème que la perte de leur caractère exclusif, qui constituait historiquement la raison d'être de la chaîne.
Trois chaînes de télévision qui disparaissent, changement de tarifs : que se passe-t-il chez BeTV ?Le phénomène se répète avec Canal +. Depuis plusieurs mois, les créations originales du groupe français (B.R.I., Plaine orientale, Paris Police 1900) ne sont plus fournies à BeTV. Dans le même temps, Canal + affiche ouvertement ses ambitions internationales et évoque la Belgique parmi ses perspectives d'implantation en propre à l'horizon 2027. À mesure que les éditeurs développent leurs propres plateformes, l'intérêt de passer par des distributeurs historiques s'évanouit. Sollicité par nos soins, Canal + n'a pas répondu à nos questions. Même prudence du côté de BeTV. Interrogé sur la situation de l'entreprise et ses perspectives, son directeur général, Christian Loiseau, nous a indiqué ne pas être en mesure de communiquer à ce stade, préférant s'exprimer lorsque les choses auront évolué. Ce silence des deux acteurs ne fait qu'alimenter les interrogations.
Les questions autour d'Orange
Trois ans après le rachat de VOO et de BeTV par Orange Belgium, de nombreuses questions subsistent quant à la place accordée à la chaîne cryptée. Plusieurs sources internes indiquent que BeTV n'a jamais été placée au cœur du projet stratégique. Elles pointent le manque d'investissements et l'absence d'intégration dans l'écosystème du nouvel actionnaire : l'application BeTV Go n'a jamais été modernisée et l'offre reste reléguée au rang de simple option payante cachée sur le site d'Orange, au même titre que Netflix ou Disney +.
Ces constats alimentent les interrogations sur les ambitions réelles de l'actionnaire pour la marque, même si aucune décision stratégique majeure n'a été officiellement annoncée à ce jour. Un autre signal a récemment attiré l'attention. Selon une récente publication au Moniteur belge, BeTV a abandonné son système d'administrateur unique au profit d'un organe d'administration composé de quatre membres. Un changement de gouvernance qui intervient alors que la société traverse l'une des périodes les plus incertaines de son histoire.
Des finances sous pression et un personnel dans l'attente
Les résultats financiers traduisent également cette fragilisation. Après avoir dégagé près de deux millions d'euros de bénéfices en 2022, BeTV a basculé dans le rouge. Les pertes se sont creusées au fil des exercices, dépassant le demi-million d'euros en 2024 avant de franchir le million d'euros en 2025. S'ajoutent des fragilités structurelles : la disparition des abonnés issus des anciens packs VOO, les échecs sur le terrain des droits sportifs et les retombées commerciales décevantes d'HBO Max.
Jean-Paul Philippot (RTBF) tire sa révérence : "J'ai un seul conseil à donner à mon successeur"Depuis plusieurs semaines, les salariés attendent des clarifications sur l'avenir de l'entreprise. Un Conseil d'entreprise particulièrement attendu s'est tenu le 20 octobre, dans la foulée de plusieurs réunions organisées au sein des instances dirigeantes d'Orange et de Nethys. Mais contrairement aux attentes d'une partie du personnel, aucune orientation définitive n'y a été annoncée.
Selon plusieurs sources internes, la direction aurait indiqué que plusieurs pistes restaient à l'étude concernant l'avenir de la société, sans davantage de précisions. Dans le même temps, une rencontre prévue entre la direction et la délégation syndicale a finalement été annulée, prolongeant une période d'incertitude qui dure désormais depuis plusieurs mois. Restructurations, plans de départs volontaires ou réorganisations : les scénarios les plus sombres circulent.
"Il y a une pression concurrentielle très forte exercée par les plateformes internationales, mais le phénomène dépasse BeTV."
Le secteur sportif apparaît comme l'un des plus exposés aux interrogations actuelles. La perte des droits de la Premier League pour VOOsport World a déjà entraîné une réduction des effectifs. Pour une entreprise dont l'identité s'est bâtie sur le tandem cinéma-sport, l'affaiblissement de ce second pôle est alarmant. Aujourd'hui, ce sont 65 collaborateurs qui attendent d'être fixés sur leur avenir.
La fin du modèle "Pay TV" ?
Pour comprendre l'ampleur du séisme, il faut dépasser le seul cas BeTV. C'est l'analyse de Frédéric Antoine, professeur émérite à l'UCLouvain et spécialiste des médias : "Ce qui ne me surprend pas, ce sont les difficultés globales de tout l'univers de la Pay TV, c'est-à-dire du bouquet payant. Pour moi, les télévisions cryptées puis les bouquets de chaînes représentent un moment dans l'histoire de l'offre télévisuelle. Et ce moment est en train de disparaître. L'univers des bouquets à péage a de moins en moins de raison d'être dans la mesure où ce sont désormais les plateformes qui tiennent le haut du pavé. Les gens préfèrent choisir eux-mêmes ce qu'ils regardent."
Pour le chercheur, la rupture est avant tout culturelle : "Pendant longtemps, un opérateur composait une offre pour le téléspectateur. Aujourd'hui, c'est le téléspectateur qui compose lui-même son offre en choisissant Netflix, Disney + ou HBO Max. On est passé d'une logique de bouquet à une consommation à la carte. Dès lors, le rôle d'un intermédiaire devient beaucoup plus difficile à justifier."
Une menace pour tout l'écosystème audiovisuel belge
Une mutation qui balaie des décennies d'usages : "Quand la télévision payante est née aux États-Unis avec HBO, la promesse était simple : proposer des programmes sans publicité et avec une forte valeur ajoutée. Ce modèle avait tout son sens dans un univers marqué par la rareté. Aujourd'hui, face à une abondance infinie de contenus, la donne change complètement."
"Moins vous avez de moyens, plus il devient compliqué d'acheter des droits, de produire ou de se différencier. On entre dans un cercle vicieux."
Le constat est partagé par Karim Ibourki, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) : "Il y a une pression concurrentielle très forte exercée par les plateformes internationales, mais le phénomène dépasse BeTV. Nous observons une fragilisation de l'ensemble des chaînes linéaires. En Belgique, les câblo-opérateurs perdent plus de 100.000 abonnés télévision par an. Cela ne signifie pas que les gens regardent moins de contenus, mais qu'ils y accèdent autrement."
Le président du CSA souligne également la limite budgétaire des ménages : "Nous sommes dans une logique de somme constante. Les foyers ne peuvent pas multiplier indéfiniment les abonnements. Entre l'accès à Internet, la téléphonie, deux ou trois plateformes vidéo, la musique et le sport, les dépenses s'accumulent. À un moment donné, les arbitrages deviennent inévitables."
IPTV illégale : un couple condamné à 300 000 euros d'amende et plusieurs mois de prison fermeBeTV peut-elle encore éviter le cercle vicieux ?
Cette crise menace tout un écosystème : "BeTV a historiquement joué un rôle important dans le financement de la production indépendante en Fédération Wallonie-Bruxelles. Lorsque son chiffre d'affaires diminue, sa capacité à soutenir la création locale diminue également", rappelle Karim Ibourki, qui dénonce une concurrence déséquilibrée : "Les grands acteurs mondiaux ne sont pas soumis aux mêmes contraintes que les diffuseurs historiques. Cela crée des distorsions qui fragilisent les acteurs locaux et le financement de notre culture."
Reste la question centrale : quel avenir pour BeTV ? Transformation en agrégateur de plateformes, intégration chez Orange ou réduction progressive du périmètre d'activités ? Frédéric Antoine se montre très sceptique quant à une relance : "Moins vous avez d'abonnés, moins vous avez de moyens. Moins vous avez de moyens, plus il devient compliqué d'acheter des droits, de produire ou de se différencier. On entre dans un cercle vicieux. Pour inverser cette dynamique, il faudrait un investissement massif et une stratégie très claire de l'actionnaire. "
Et le spécialiste de conclure : "Ce qui est intéressant avec BeTV, c'est qu'on y retrouve toutes les mutations du secteur : concurrence des plateformes, fragmentation des usages, hausse du coût des contenus et redéfinition du rôle des télécoms. C'est pour cela que son histoire dépasse celle d'une seule entreprise. C'est la fin d'un modèle."
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