Depuis un col perdu des Balkans centraux, une carcasse de béton grise domine le paysage à 360 degrés. Visible à des kilomètres à la ronde par temps clair, la structure ressemble à un vaisseau spatial échoué en pleine montagne bulgare, à 1 432 mètres d’altitude exactement. Ce monument, personne ne l’entretient depuis 1989. Et pourtant, il tient debout.
Son nom : Buzludzha. Officiellement, la Maison-Monument du Parti communiste bulgare. Inauguré en 1981 pour commémorer le 90e anniversaire du congrès de Buzludzha, à l’origine du Parti communiste bulgare, il se dresse au sommet du pic Hadzhi Dimitar, dans les montagnes des Balkans centraux, à 1 432 mètres d’altitude. Le diamètre de la soucoupe atteint 70 mètres, une dimension qui donne le vertige quand on se tient au centre de l’auditorium, sous une coupole autrefois recouverte de cuivre.
À retenir
- Pourquoi un régime communiste a-t-il construit une soucoupe volante au sommet d’une montagne bulgare ?
- Comment un bâtiment pensé pour durer l’éternité a-t-il survécu 35 ans sans entretien dans des conditions extrêmes ?
- Qu’y a-t-il vraiment dans la capsule temporelle scellée en 1981 et destinée à s’ouvrir en 2031 ?
Sommaire
- Sept ans de chantier pour un OVNI en béton
- Huit ans de gloire, trente-cinq ans d’abandon
- Sauver la soucoupe : un chantier qui reprend, trente-cinq ans après
Sept ans de chantier pour un OVNI en béton
Le site n’a pas été choisi au hasard. Le pic de Buzludzha fut le théâtre du dernier combat des révolutionnaires bulgares Stefan Karadzha et Hadzhi Dimitar contre les Ottomans, et le même endroit accueillit en 1891 le premier congrès socialiste bulgare, donnant naissance au parti précurseur du Parti communiste. Un symbole sur un symbole : le régime voulait ancrer sa légitimité dans l’histoire nationale.
Le chantier a mobilisé des moyens colossaux pour l’époque. Environ 6 000 ouvriers, du génie civil de l’armée bulgare et des volontaires ont travaillé sur le site dès 1974, tandis que vingt peintres et sculpteurs bulgares réputés réalisaient les immenses fresques en mosaïque et les décorations. Le financement, lui, n’a pas seulement reposé sur les caisses de l’État. Les fonds pour le bâtiment provenaient apparemment du gouvernement. De plus, d’une collecte nationale de dons. Des « dons volontaires » directement prélevés sur les salaires des travailleurs bulgares, une pratique courante sous les régimes communistes d’Europe de l’Est pour financer les grands projets de prestige.
À l’intérieur, l’auditorium principal impressionnait par ses proportions. Sur une superficie de 500 mètres carrés, suspendus au plafond du dôme, trônaient le marteau et la faucille communistes accompagnés du slogan appelant les prolétaires de tous les pays à s’unir. Détail amusant, presque théâtral : à la demande de Todor Jivkov, chef de l’État communiste bulgare de 1971 à 1989, une capsule renfermant un message pour les générations futures a été scellée dans les fondations, pour n’être ouverte qu’en 2031, cinquante ans après l’inauguration. Encore cinq ans à attendre pour savoir ce que le régime voulait dire à la Bulgarie du futur.
Huit ans de gloire, trente-cinq ans d’abandon
La fête n’aura duré qu’un temps très court à l’échelle d’un tel investissement. Après seulement huit ans d’utilisation, le régime communiste bulgare est tombé en 1989, comme d’autres régimes à travers l’Europe de l’Est, et ce qui a suivi, ce sont plus de trente ans de négligence. Le bâtiment, symbole encombrant d’un pouvoir déchu, a été verrouillé et abandonné du jour au lendemain. Aucune structure de ce type n’a été pensée pour survivre sans entretien continu dans un climat de montagne aussi rude.
Le résultat ne s’est pas fait attendre. Le cuivre du toit a été arraché par des pillards, le marbre intérieur dépouillé, et l’humidité s’est infiltrée partout. Les intempéries sévères, la négligence et le vandalisme ont laissé la pluie et la neige pénétrer dans le bâtiment, une humidité qui a endommagé les mosaïques et affecté encore plus durement l’ensemble de la structure intérieure. Les 900 m² de mosaïques en verre de Murano, censées glorifier pour l’éternité les grandes figures du mouvement ouvrier, se sont décollées pan par pan, rongées par le gel et arrachées par des visiteurs peu scrupuleux.
Ironie du sort : plus l’édifice se délabrait, plus il fascinait. Cela n’a pas empêché le site d’attirer environ 50 000 visiteurs par an, urban explorers et photographeurs compris, ses intérieurs inquiétants et en décomposition ayant acquis une renommée sur les réseaux sociaux. L’accès officiel a fini par être condamné pour raisons de sécurité : porte verrouillée, grille métallique, panneau « Entrée interdite » en bulgare et en anglais. Un garde surveille désormais les lieux, preuve que même murée, la curiosité qu’inspire cette ruine ne faiblit pas.
Sauver la soucoupe : un chantier qui reprend, trente-cinq ans après
Le monument a fini par attirer l’attention des organismes de préservation du patrimoine européen. En 2018, il a été classé parmi les sept bâtiments les plus menacés par l’ONG Europa Nostra. Ce classement a débloqué des financements internationaux. La Getty Foundation a accordé une subvention de 185 000 dollars en 2019 pour un plan de préservation, et la restauration des mosaïques a débuté en 2020. Un travail de fourmi, mené par une équipe internationale de restaurateurs, pour stabiliser ce qui pouvait encore l’être avant que tout ne s’effondre définitivement.
Les autorités locales semblent enfin vouloir transformer ce fardeau encombrant en atout touristique. Sur les 36 prochains mois, le projet de préservation et d’adaptation du monument, doté d’environ sept millions de leva, prévoit la construction d’une nouvelle toiture et le remplacement des fenêtres, étapes jugées les plus urgentes pour la sécurité du bâtiment. Un photographe présent lors de la construction résume bien l’attente accumulée : « Étant donné que rien n’a été fait dans ce sens depuis près de 35 ans, je crois que ce projet à venir de la municipalité de Kazanlak pour sécuriser le monument est un bon début. »
Le coût total de la remise en état complète donne le tournis. La rénovation totale du site pourrait atteindre environ sept millions d’euros. Une somme qui rappelle, par un curieux effet miroir, celle mobilisée par le régime communiste pour ériger cette soucoupe dans les années 1970. Reste une question que personne, à Sofia ni à Kazanlak, n’a encore tranchée : que fera-t-on, en 2031, du message scellé dans les fondations par Todor Jivkov pour les générations futures ? La Bulgarie d’aujourd’hui n’a peut-être jamais autant ressemblé à cette génération qu’on attendait.


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