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Au Kazakhstan, la pollution a une longue histoire... et un avenir radieux?

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Tous les matins, je prends mon courage à deux mains et j’ouvre la fenêtre cassée de ma chambre avec un tournevis. Ce matin-là, en plein mois d'avril, quelque chose a changé. La brise a perdu ses dents et le crissement mécanique des tarières qui percent la glace, celles que les pêcheurs en treillis militaire manient pour atteindre les poissons de l'Irtych, a laissé place au clapotis de l'eau qui reprend sa course vers la Russie. Le printemps a enfin gagné Semey.

Aujourd’hui, je file à Öskemen, Oust-Kamenogorsk de son petit nom soviétique, au pied des montagnes de l'Altaï, histoire de changer de décor. Lorsque je prononce ce nom, le regard des habitants de Semey se charge d'amertume: ils digèrent encore mal la fusion, en 1997, de leur région avec celle du Kazakhstan-Oriental, dont Öskemen est la capitale. Plus grande, plus dynamique et surtout, moins radioactive, la ville aurait vampirisé l'argent public et attiré tous les investisseurs, en particulier dans la métallurgie.

Alors quand le gouvernement a redonné à Semey ses lettres de noblesse en lui rendant son titre de capitale régionale en 2022, les habitants se sont mis à espérer pouvoir enfin tourner la page des essais.

Alors, pourquoi ne pas faire du prochain chapitre une fin heureuse ?

Rayonner autrement

Après l'atome, Semey veut rayonner autrement. Fini les petits business et la débrouille: un an après le rétablissement des régions, une loi crée une zone de sûreté nucléaire sur le polygone, censée renforcer le contrôle de la pollution tout en réhabilitant une partie des terres pour y développer l'activité économique. Un plan de développement a suivi dans la foulée: mines d'or, usines de traitement, nouvelle fonderie. De quoi faire d'Abaï l'un des nouveaux poids lourds de la métallurgie du pays, doublé d'un hub d'extraction minière. Un avenir à la Öskemen, donc. Mais est-il vraiment radieux ?

Après plusieurs mois à m'asphyxier dans les poussières des centrales à charbon de Semey, je me faisais une joie de cette escapade vers le bon air frais des montagnes. C'est raté: à trois heures de route à peine, Öskemen suffoque elle aussi. Mais c'est un autre cocktail toxique qui empoisonne l'air: particules fines, dioxyde de soufre, monoxyde de carbone, dioxyde d'azote. De quoi faire passer Semey pour une station thermale.

«La pire saison, c'est l'été», explique Daulet Assanov, un scientifique kazakh flegmatique,  installé dans la trentaine. Originaire d'Aïagouz, ville de la région d'Abaï qu'il qualifie lui-même de «déprimante», Daulet était chercheur à l'Université du Kazakhstan-Oriental jusqu'à ce qu'on lui demande gentiment de partir: «Mon discours n'était pas celui du gouvernement», lâche-t-il en retirant ses lunettes de soleil.

L’entreprise suisse aux mille violations

Quand tout le monde regarde la météo, lui traque les émissions de particules fines sur IQAir, l'application suisse de suivi de la qualité de l'air.

Un comble, sachant que le principal émetteur vient justement du pays des Helvètes: depuis plus de 30 ans, le géant minier Glencore, dont le siège est à Baar, détient la filiale kazakhstanaise Kazzinc, et règne en maître sur tout le secteur régional.

Glencore, c'est un gangster international dont la réputation n'est plus à faire. Corruption au Brésil, au Cameroun et dans cinq autres pays, incapacité chronique à endiguer la corruption en République démocratique du Congo – ce qui lui  a valu d'être sanctionné par la Suisse en 2024 –, manipulation des marchés, et on en passe.

Étonnamment, au Kazakhstan, le silence sur ses activités est plus assourdissant que le tintamarre de toutes ses casseroles. Personne ne sait vraiment ce qui se trame derrière les cheminées d'Öskemen et de Ridder, où Kazzinc a étendu ses quartiers.


Semipalatinsk_E7_8.jpg Ambiance. | Manon Madec

Ce ne sont pourtant pas les infractions qui manquent. Depuis 2021, l'ONG Business & Human Rights Resource Centre en recense déjà une dizaine. L’année 2022 restera un bon cru: une seule visite des autorités a suffi à déterrer plus de 1000 violations du droit du travail et des règles de sécurité. Mais c'est dans les violations environnementales que Kazzinc excelle.

La moitié des émissions polluantes

«Kazzinc est responsable de près de la moitié des émissions totales de polluants de la ville», explique Daulet, qui roule  vers les hauteurs d’Öskemen. «Tu vas voir, on voit bien l'ampleur du problème depuis là-bas.» De la fumée blanche s'échappe des cheminées du complexe et se mêle aux nuages. «Aujourd'hui, c'est un bon jour», dit-il en claquant la portière de son break. Les mauvais jours, l'air engloutit tout sauf des petits points de lumière: des phares de voiture, ou peut-être des yeux, on ne sait plus trop. Ces jours-là, l'école est fermée et les habitants vivent reclus chez eux.

Ce qui ne les protège pas pour autant. Il y a deux ans, le Kazakhstan-Oriental affichait le plus haut taux de mortalité par cancer du pays, juste devant Abaï. Ici, l'exposition continue aux polluants «provoque des inflammations chroniques des voies respiratoires, favorise l'asthme, altère le système cardiovasculaire [...] et contribue au développement des cancers», selon une étude parue l'an dernier.

Des métaux lourds dans la rivière

L'air n'est pas le seul terrain de jeu de Kazzinc. Il y a quelques années, les habitants de l'Altaï ont découvert leur rivière Berezovka vert fluo. Rebelote en 2023, puis en 2024 avec l'Ulba: le ministère de l'Écologie a révélé une concentration de manganèse quatre fois supérieure à la normale, due à un «dysfonctionnement des installations de traitement», comprendre des rejets d'eaux usées. «Kazzinc rejette les eaux de mines dans de petites rivières à Ridder. Elles peuvent s'écouler à partir de fissures, de failles», précise Daulet.

L'entreprise se targue pourtant d'investir dans des systèmes de traitement. Des installations que Daulet qualifie de «fraude», tant leur efficacité serait faible. La recherche lui donne raison, elle qui cite Kazzinc comme l'un des principaux responsables de la pollution des rivières de la région, via des rejets chargés en cadmium, plomb, mercure, zinc et cuivre.

Certains préfèrent en rire: «C'est de l'estragon qui s'est répandu dans la rivière! Rien de dangereux!», écrit un certain Ruslan en commentaire d'un article de gazette locale, et qui se fait l'écho d'habitants las de voir leur environnement sacrifié au profit d'une multinationale. De combien d'amendes le géant suisse devra-t-il encore écoper pour être enfin contraint de changer?

Les entreprises font ce qu’elles veulent

«Même l'amende la plus médiatisée, de plusieurs milliards de tenges, ne dépasse en réalité que quelques millions de dollars, ce qui est dérisoire pour Glencore», s'agace Daulet. De fait, «la dernière véritable mesure environnementale chez Kazzinc remonte à plus de dix ans.»

Une petite amende et puis s'en va: pour Daulet, le gouvernement y trouve son compte. «Au Kazakhstan, les amendes sont perçues comme une source de recettes budgétaires.» À intervalles réguliers, le Département écologique de la région se félicite sur Instagram de ses descentes «inopinées».

Semipalatinsk_E7_6.jpg Au Kazakhstan, les grandes industries minières comme Glencore font ce qu'elles veulent. | Manon Madec

Le problème ne s'arrête pas à la frontière du Kazakhstan-Oriental : partout dans le pays, les infractions s'empilent sans que les pratiques ne changent. Ainsi, même si ce n'est pas Glencore qui fera tourner la boutique à Abaï, Daulet n'est pas optimiste: «Au Kazakhstan, les entreprises font ce qu'elles veulent. Aucune raison que ce soit mieux dans le polygone.»

Contamination secondaire

Ce pourrait même être pire. Aux effluves toxiques des usines pourrait s'ajouter une contamination secondaire puisque, par endroits, césium, plutonium et strontium dorment dans les dix premiers centimètres de terre du polygone. Pour l'instant, la plupart des licences d'extraction évitent la zone rouge, en restant du côté d'Aïagouz. Mais sur la carte des droits miniers, les zones d'exploration prolifèrent et s'approchent dangereusement de celles les plus contaminées.

Le gouvernement ne cache d'ailleurs pas son jeu: cet été, une soixantaine de licences ont été délivrées sur l'ancien site nucléaire à une douzaine d'entreprises, majoritairement kazakhstanaises, mais aussi chinoises.

De retour à Semey, je rejoins Dmitry Vesselov, l'activiste de Polygon 21, pour un verre et une partie de billard, notre rituel du moment. Les mines, lui non plus, ça ne l'emballe pas.

  • Tu connais l'histoire du charbon contaminé?

Il ne me laisse pas répondre et sort son téléphone. Il y a dix ans, un incident a bien failli fâcher le Kazakhstan avec son voisin kirghize: neuf tonnes de charbon de la mine de Koulan, près de Karaganda, vendues pour chauffer des maisons, se sont révélées neuf fois plus radioactives que la normale locale.

Nucléaire contre charbon

La bonne nouvelle, c'est que cet avenir noir de suie n'est pas une fatalité. Sur le polygone, deux futurs se dessinent. Le premier ensevelit le traumatisme des essais sous une nouvelle couche de mines et de hauts fourneaux, comme si une pollution pouvait en chasser une autre. Le second propose de mettre à profit le passé nucléaire au service de la sortie du charbon.

Baurzhan Chektybayev, directeur de recherche sur la fusion nucléaire à l'Institut d'énergie atomique, a choisi le second. Ce quadra originaire du polygone m'a invité dans son laboratoire, à Kourtchatov. Je me serais bien passée d'un nouveau séjour dans cette ville moribonde, mais je ne pouvais pas quitter le polygone sans le voir de mes propres yeux. Là, dans les bureaux où les scientifiques soviétiques trituraient l'atome pour mettre au point des armes capables de détruire la planète, une petite équipe l'étudie aujourd'hui pour développer une source d'énergie à même de la sauver.

Semipalatinsk_E7_2.jpg Kourtchatov se rêve en pionnier de la fusion nucléaire. | Manon Madec

«Kourtchatov pourrait devenir un centre majeur de la recherche sur la fusion», lâche-t-il en guise de bonjour. «Cela donne au Kazakhstan la possibilité de changer la manière dont le monde le perçoit: d'un passé d'essais nucléaires vers les technologies énergétiques du futur.» Contrairement à la fission qui alimente les réacteurs actuels, la fusion fait se rejoindre deux noyaux d'atomes légers et libère une immense quantité d'énergie, sans les déchets qui vont avec.

L'énergie nucléaire n’a pas la cote

Le physicien me balade dans les longs couloirs défraîchis de son labo, jusqu'à sa deuxième maison: le tokamak, un silo métallique hors duquel des câbles s'échappent dans tous les sens. «C'est ici qu'on fait nos tests», dit-il en allumant les néons dans un grand «clac».

Ici, les chercheurs tentent de reproduire la fusion dans un réacteur expérimental, où un gaz chauffé à des températures proches de celle du Soleil tourne à l'intérieur des parois, retenu par des champs magnétiques. Leur machine ne fournit pas d'électricité: elle sert à tester des matériaux capables de supporter, un jour, la chaleur d'un vrai réacteur à fusion.

Le projet a un temps attiré l'attention du gouvernement (et son argent) ce qui a permis à l'équipe de Kourtchatov de rejoindre, en 2017, le projet international ITER, sous la houlette de la France.

Mais «la fusion, c'est pour dans 30 ans», dit l'adage chez les chercheurs, et le Kazakhstan, lui, a des besoins pressants. Les financements se raréfient, d'autant que le nucléaire n'a pas vraiment la cote dans le pays. «Dès qu'il s'agit de technologie nucléaire, les Kazakhstanais sont sceptiques», souffle le physicien. En témoignent les réactions effarées d'une partie de la population quand le pays a annoncé, il y a deux ans, la construction de sa première centrale.

Un livre mystérieux

Plutôt que d'expliquer, le pays enterre le sujet. «C'est essentiel d'aider le public à comprendre la différence entre les applications militaires et civiles du nucléaire», souligne le chercheur, presque désolé d'avoir à le préciser. Lui a envie de parler, et ça se ressent: il s'emporte, cherche ses mots, prend le temps de déchiffrer des graphiques que je ne comprendrai jamais.

L'attachée de presse qui nous suit à la trace, elle, n'a pas envie qu'il continue. Un coup d'œil à sa montre, et la visite est écourtée. Elle m'escorte jusqu'à mon taxi pour Semey. Trente-cinq ans après la fermeture du site, les questions sur l'atome restent... explosives.

Semipalatinsk_E7_11.jpg «La tragédie de Semey est un livre mystérieux dont les pages se sont épaissies au fil des années», écrit le poète Olzhas Kasym. | Manon Madec

Le polygone défile par la fenêtre du taxi. La steppe plate à perte de vue, parsemée de-ci de-là des carcasses de bâtiments soviétiques dont plus personne ne sait dire l'usage. Il est beau à cette heure de la journée, au crépuscule. Il me fait penser à un trou noir qui avalerait tout sur son passage franchi un certain horizon. Les lettres que les soldats atomiques n'ont jamais pu poster. Les dossiers médicaux envolés depuis la clinique anti-brucellose. Les questions que se posent encore les poligonski et leurs petits-enfants.

«La tragédie de Semey est un livre mystérieux dont les pages se sont épaissies au fil des années», écrit le poète Olzhas Kasym, originaire du polygone, dans Le Livre de la tragédie (2016). On dit que le plutonium restera incrusté dans la terre écorchée de Semipalatinsk pendant plus de 24’000 ans. Et le silence, quelle est sa demi-vie?

Cet épisode vient clore notre Exploration «Rendez-vous en terre atomique». Merci de votre fidélité et à bientôt pour de nouvelles aventures.

Manon Madec

Manon Madec Journaliste

Diplômée en économie internationale de l'université Paris-Dauphine, Manon Madec est journaliste au Kazakhstan, d'où elle couvre l'Asie centrale. Elle écrit notamment pour Libération et Alternatives Economiques. Sa série exclusive pour Heidi.news lui a fait arpenter les régions les plus contaminées de la planète.

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