Dans le Var, un paysage ocre et troué par d’anciennes extractions minières abrite aujourd’hui l’une des histoires de conservation les plus singulières de France. Sur ce sol façonné par l’exploitation de la bauxite, un reptile emblématique a trouvé refuge. La tortue d’Hermann y survit, alors qu’elle a disparu de presque tout le reste du continent.
À retenir
- La réserve naturelle nationale de la plaine des Maures, ancienne zone d'extraction de bauxite, protège depuis 2009 plus de 5 000 hectares entre Vidauban et Le Cannet-des-Maures
- La tortue d'Hermann, protégée depuis 1979, ne subsiste à l'état sauvage sur le continent que dans ce secteur du Var, avec une densité estimée entre deux et dix individus par hectare
- Un plan national d'actions 2018-2027 vise à renforcer cette population fragile, menacée par les incendies comme celui de Gonfaron, via notamment le relâcher expérimental de trente tortues élevées par la SOPTOM
Une cicatrice industrielle devenue sanctuaire inattendu
La plaine des Maures porte encore les traces de son passé industriel. Le ruisseau qui alimente l’un des principaux plans d’eau du secteur s’appelle, non sans raison, le ruisseau des Mines. Il témoigne d’une activité d’extraction qui a marqué durablement la géologie locale, en particulier autour du gisement de bauxite exploité dans la région.
Ce terrain remodelé par l’homme a fini par être recolonisé par la nature. Deux lacs artificiels, conçus à l’origine pour lutter contre les incendies, complètent aujourd’hui le paysage : le lac des Escarcets et le lac des Aurèdes. Leurs berges accueillent une roselière dense et une ripisylve qui abritent une faune et une flore d’une richesse inattendue pour un site aussi longtemps marqué par l’industrie.
Ce mosaïque de milieux humides et de landes méditerranéennes se trouve au cœur de la réserve naturelle nationale de la plaine des Maures, qui protège depuis 2009 plus de 5 000 hectares entre Vidauban et Le Cannet-des-Maures. Un territoire où la cicatrice laissée par les carrières s’est muée, au fil des décennies, en véritable sanctuaire écologique.
Le dernier bastion d’une espèce que la France a failli perdre
La tortue d’Hermann est protégée en France depuis 1979, une date qui en dit long sur l’urgence déjà perçue à l’époque pour cette espèce. Elle reste à ce jour la seule tortue terrestre encore présente à l’état sauvage en France métropolitaine, son aire de répartition se limitant désormais au Var et à la Corse.
Dans la plaine des Maures, le massif des Maures, la Colle du Rouet et le plateau de Gonfaron-Flassans se concentre le dernier noyau de population continentale de l’espèce. Les spécialistes estiment la densité locale entre deux et dix individus par hectare, un chiffre qui peut paraître modeste mais qui représente, à l’échelle nationale, une concentration exceptionnelle.
Cette population reste pourtant fragile. L’incendie de Gonfaron a ravagé près de 8 000 hectares dans la plaine et le massif des Maures, dont 3 000 hectares à l’intérieur même de la réserve naturelle. Un rappel brutal que le feu demeure la principale menace pour un animal incapable de fuir rapidement un front de flammes. La justice a également sanctionné des atteintes humaines à cet habitat : le domaine du Château de Berne, qui avait défriché cinq hectares dans la plaine en 2019, a été condamné à 100 000 euros d’amende et à plus de 375 000 euros au titre du préjudice écologique causé à l’espèce.
Pourquoi cette tortue centenaire ne survit nulle part ailleurs sur le continent
La longévité de la tortue d’Hermann, qui peut dépasser le siècle, s’accompagne d’une reproduction extrêmement lente. Chaque femelle pond peu d’œufs, et les jeunes mettent des années avant d’atteindre une taille suffisante pour échapper à leurs prédateurs naturels. Ce rythme biologique rend l’espèce particulièrement vulnérable à toute perturbation brutale de son habitat, qu’il s’agisse d’un incendie, d’une urbanisation ou d’un simple défrichement.
Face à ce constat, un plan national d’actions couvrant la période 2018 à 2027 a été mis en place et coordonné par la DREAL PACA. Son objectif est clair : stabiliser puis renforcer les populations existantes, en particulier dans ce dernier bastion continental où chaque hectare préservé compte double.
Cette stratégie s’est concrétisée par un relâcher expérimental de trente juvéniles et subadultes issus de l’élevage conservatoire de la SOPTOM, directement dans la réserve naturelle nationale de la plaine des Maures. Une opération prudente, menée pas à pas, qui illustre à quel point la reconstitution d’une population sauvage reste un travail de longue haleine, à l’image de la longévité même de l’animal qu’elle tente de sauver.
Ce que révèle finalement cette histoire, c’est la capacité d’un paysage façonné par l’exploitation minière à redevenir un refuge pour une espèce au bord de la disparition. L’ancienne carrière à ciel ouvert de bauxite, abandonnée puis reconvertie en zone humide naturelle, abrite aujourd’hui l’unique population sauvage viable de tortue d’Hermann en France continentale. Un équilibre encore précaire, qui dépend désormais autant de la vigilance humaine que de la résilience propre à cette espèce protégée depuis près d’un demi-siècle.
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