Dans le désert de l’Idaho, à quelques mètres d’un parking, deux carcasses métalliques rouillent à l’air libre depuis plus de trente-cinq ans. Ce ne sont pas des débris oubliés : ce sont les vestiges d’un des programmes les plus délirants de la Guerre froide, celui d’un avion propulsé par un réacteur nucléaire. Baptisées HTRE-2 et HTRE-3, ces installations trônent toujours à ciel ouvert près du site EBR-I de l’Idaho National Laboratory, non loin de la ville d’Arco, comme deux monuments involontaires à l’ambition démesurée de l’aviation militaire américaine.
À retenir
- Un programme secret de bombardier à propulsion nucléaire aurait pu rester en vol indéfiniment
- Un incident critique a contaminé 1 500 acres en une seule seconde
- Abandonnés dans le désert, ces moteurs rouillés sont devenus une attraction touristique malgré leur radioactivité
Sommaire
- Un avion qui ne se pose jamais
- Trois réacteurs, trois tentatives
- La fin brutale d’un rêve à un milliard de dollars
- Une exposition à ciel ouvert, faute de mieux
Un avion qui ne se pose jamais
L’idée germe dès 1951 : construire un bombardier capable de rester en l’air indéfiniment, sans jamais avoir besoin de faire le plein. En 1951, l’armée américaine lance un programme pour développer un avion à propulsion nucléaire avec une autonomie illimitée, doté de moteurs à réaction chauffés par un réacteur nucléaire à très haute température, plutôt que par une combustion chimique classique. Sur le papier, le raisonnement séduit les stratèges militaires : un bombardier nucléaire semblait une évidence puisqu’il pourrait théoriquement rester en vol indéfiniment, offrant une dissuasion efficace contre une attaque nucléaire.
Le projet mobilise des moyens colossaux, répartis entre plusieurs laboratoires. Le programme était énorme, impliquant de nombreuses institutions à travers le pays, dont le laboratoire national d’Oak Ridge, qui se concentrait sur des réacteurs à combustible liquide, et la National Reactor Testing Station dans l’Idaho, où étaient construits des réacteurs expérimentaux à combustible solide refroidis par air. C’est dans ce désert reculé de l’Idaho, choisi précisément pour son isolement, que naissent trois prototypes successifs, appelés Heat Transfer Reactor Experiment, ou HTRE.
Trois réacteurs, trois tentatives
Le premier, HTRE-1, sert de banc d’essai initial. Il produisait 20 mégawatts d’énergie thermique sur un banc de test en utilisant du combustible d’uranium enrichi gainé de nickel-chrome. Les ingénieurs le transforment ensuite en HTRE-2, doté cette fois d’un cœur amovible facilitant les essais successifs. Le troisième prototype, HTRE-3, pousse le concept plus loin en adoptant une configuration horizontale des barres de contrôle, pensée pour s’intégrer réellement dans un fuselage d’avion.
Les résultats techniques ne sont pas anecdotiques. L’ensemble HTRE-3 produisait suffisamment de poussée pour théoriquement soutenir un vol à 460 mph sur environ 30 000 miles, soit l’équivalent d’un aller-retour transatlantique sans jamais toucher le sol. Mais la promesse cache un problème insoluble : les niveaux de radiation restaient un problème ; à un moment des essais, les contrôles ont échoué et ont libéré assez de radioactivité pour contaminer 1 500 acres. Quinze cents acres, c’est à peu près la surface de huit cents terrains de football contaminés en un seul incident.
Le programme va même jusqu’à tester un réacteur en plein vol. Le NB-36H, avion d’essai nucléaire, devait étudier les besoins en protection pour un réacteur embarqué, dans le but de déterminer si un avion nucléaire était réalisable, et fut la seule expérience connue de réacteur aéroporté opérationnel aux États-Unis. Cet appareil a volé 47 fois au-dessus de l’ouest du Texas et du sud du Nouveau-Mexique, avec un réacteur baptisé Aircraft Shield Test Reactor qui était opérationnel mais ne propulsait pas l’avion ; l’objectif principal de ces vols était de tester l’efficacité du blindage. Un réacteur nucléaire qui vole sans jamais faire décoller l’avion qu’il équipe : voilà résumée toute l’absurdité tragique du projet.
La fin brutale d’un rêve à un milliard de dollars
Le glas sonne en 1961. Le concept est abandonné par le président John F. Kennedy après quatorze ans de recherche et environ un milliard de dollars de coûts. Un milliard de dollars de l’époque, c’est l’équivalent de plusieurs milliards actuels engloutis dans un avion qui n’a jamais quitté le sol grâce à sa propulsion atomique. Le programme fut annulé le 28 mars 1961 par le président Kennedy, en raison de préoccupations de sécurité publique, des avancées dans les missiles balistiques et des innovations en conception aéronautique. Les missiles intercontinentaux, capables désormais de frapper n’importe où sans pilote ni réacteur embarqué, rendaient l’idée obsolète du jour au lendemain.
Pendant près de trente ans, les carcasses des réacteurs restent stockées, trop contaminées pour être simplement jetées. Ce n’est finalement qu’à la fin des années 1980 que débute le processus de décontamination et de démantèlement des réacteurs, qui n’étaient pas seulement radioactifs mais contenaient aussi une isolation en amiante, le modérateur à eau ayant été remplacé par du mercure. Un chantier de nettoyage titanesque pour des machines qui n’avaient jamais servi à leur but initial.
Une exposition à ciel ouvert, faute de mieux
Le sort réservé aux deux survivants surprend. Plutôt que de les enterrer définitivement, les autorités choisissent l’exposition publique. Les assemblages étaient destinés à être décontaminés puis enfouis au complexe de gestion des déchets radioactifs, mais la préservation a finalement été choisie, et les ensembles sont exposés au public depuis le 22 mai 1989. Les travaux préparatoires sont minutieux : les préparatifs pour l’exposition ont eu lieu en 1987 et 1988, incluant le retrait de tous les matériaux contenant de l’amiante et du mercure résiduel de l’assemblage HTRE-3, avant que les ensembles ne soient transportés jusqu’au site d’EBR-I début décembre 1988.
Depuis, HTRE-2 et HTRE-3 trônent sans aucun abri, exposés aux vents et à la neige de l’Idaho, dans ce qui ressemble à un parking de musée improvisé. Les deux réacteurs expérimentaux, HTRE-2 avec ses moteurs à réaction intacts et HTRE-3 avec ses moteurs retirés, se trouvent aujourd’hui sur le site d’EBR-I, au sud de l’Idaho National Laboratory. Le site attire encore aujourd’hui les curieux de tourisme atomique, ces voyageurs qui traquent les vestiges du nucléaire militaire à travers les États-Unis, et pour qui ce parking désolé au milieu du désert de l’Idaho constitue une étape presque obligatoire, sans doute l’un des rares endroits au monde où l’on peut littéralement toucher les restes d’un rêve d’avion à réacteur nucléaire qui n’a jamais réussi à décoller.
Sources : facebook.com | inl.gov


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