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Brad Pitt a confié dans un entretien récent qu'après sept années d'abstinence, il s'était remis à l'alcool. Évidemment, la nouvelle a autant d'importance que si Stéphanie de Monaco avait annoncé qu'elle s'apprêtait à enregistrer un nouvel album –pitié, non!– mais, impossible de le nier, elle a éveillé mon intérêt. C'est que moi aussi j'ai rompu toute relation avec l'alcool voilà maintenant dix-huit années.
Dix-huit longues années d'abstinence totale seulement interrompues le jour où je me suis risqué à goûter à une bière sans alcool. Une erreur presque fatale puisque certaines de ces bières, au défi de toute logique et au mépris des droits du consommateur, sont quand même alcoolisées, oh très peu certes, moins d'un degré, un pourcentage pourtant assez élevé pour provoquer chez un buveur parfaitement abstinent des picotements d'ivresse.
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À part ce malheureux événement, j'ai été d'une sobriété exemplaire. Du jour au lendemain, suite à une vilaine pancréatite, j'ai renoncé à l'alcool. Plus exactement, j'ai suivi les ordres de mon médecin qui, dans des termes très explicites, m'a fait comprendre que si je continuais à boire d'une manière aussi désordonnée et frénétique, je risquais de finir au cimetière plus vite que prévu. Ne voulant en rien le contredire, j'ai développé depuis une passion dévorante pour les eaux minérales et autres infusions dont je fais une consommation effrénée. Jamais vessie ne fut autant sollicitée que la mienne!
Dire que l'alcool me manque serait mensonger tout en étant partiellement vrai. Disons qu'il a totalement disparu de mon univers au point de n'y penser jamais. On ne peut pas regretter ce qui ne peut plus exister, n'est-ce pas? Ce serait comme être amoureux d'un spectre ou d'un fantôme. Même si parfois… de temps en temps… comme un lointain souvenir… il m'arrive de rêver à un vieux whisky, un pur malt, de ceux qui envoûtent au premier regard avant de provoquer au niveau de l'âme comme une fracture, un saut vers des territoires inconnus.
Mais la révélation de Brad Pitt, par-delà son caractère anecdotique, pose quand même question: quand on a beaucoup bu, bien au-delà des limites permises, est-il possible de consommer de l'alcool sans excès, de devenir un simple amateur qui s'accorde de temps à autre le réconfort d'un verre ou deux sans jamais aller au-delà? De demeurer en total contrôle? D'être assuré de ne jamais forcer sur la dose pour éviter de renouer avec ses démons intérieurs, ceux-là mêmes qui ont précipité sa chute?
J'avoue ne pas avoir de réponses à cette question. Mieux, je n'ai jamais osé la poser à mon médecin, de peur qu'il ne me donne, allez savoir, son aval. Pourquoi tenter le diable, me dis-je? Une vie sans alcool serait-elle donc une vie forcément vouée à l'ennui et à la monotonie? N'existe-t-il pas d'autres ivresses, d'autres manières de s'échapper du carcan de la vie, de s'oublier le temps d'un instant? Boire, c'est forcément renoncer à être soi-même, prendre congé de ce moi qui règne sur son être comme le plus despotique des tyrans au point de présider à chaque décision, à la moindre des impulsions.
Renoncer à boire, ce serait donc vivre au plus près de soi. Est-ce souhaitable, tenable même? Probablement pas. Pourtant, on y arrive. Plus ou moins bien. Non, non, je ne souffre pas de ne pas boire. Ce fut peut-être le cas au début, mais plus maintenant. Le corps s'est habitué, l'âme a suivi, l'être tout entier s'est plié à cette nouvelle condition. Si seulement j'avais l'assurance que si d'aventure, je cédais à l'invitation d'une bouteille posée là devant moi, il ne se passerait rien de notable, le ferais-je?
Je ne sais pas. Je crois aussi que je ne veux pas le savoir. Je sens bien quand il m'arrive de prendre une bière sans alcool, mais vraiment sans alcool cette fois, comment au plus profond de ma conscience, comme une lointaine palpitation, je ressens le goût ancien des ivresses passées. C'est imperceptible, un minuscule écho qui se répand à travers tout le corps, une sorte de madeleine de Proust qui ferait renaître des sensations enfouies, si longtemps disparues qu'on a du mal à les reconnaître.
Mais la nostalgie est trompeuse. Du passé, elle se souvient seulement des bons moments, jamais des mauvais. Elle se rappelle de la légèreté procurée par l'alcool, de sa frivolité, de sa sociabilité qui en découle, mais oublie les lendemains hagards, les migraines interminables, les vains efforts de la mémoire pour se souvenir des paroles échangées, du déroulé d'une soirée où l'on a été à la fois présent et absent, en dedans et en dehors de soi.
À la différence de ce cher Brad, je préfère rester avec mes doutes et ne pas savoir si je serais capable d'être un consommateur d'alcool sobre et raisonné. Le risque est trop grand pour être couru. Je boirai le jour où la mort sera rentrée en moi, quand elle aura commencé à grignoter ce qui me reste de vie. Je n'aurai alors plus rien à perdre. En attendant, je demeure avec mon eau divinement plate et mon infusion au yuzu. Santé!
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