Il y a 14 ans, j’ai fondé l’ONG Civitas Maxima pour aider des victimes des crimes de guerre et de crimes contre l’humanité à obtenir justice. Depuis, bien des mensonges et des accusations ont circulé à notre sujet, surtout depuis que nous obtenons des résultats devant les tribunaux. J’ai toujours tenté de les ignorer, autant que possible, et je n’ai jamais initié de procédure judiciaire visant à rétablir la vérité… Jamais, jusqu’à ce 6 avril 2023.
Ce jour-là, j’ai déposé une plainte pénale pour diffamation auprès du procureur du Jura bernois. Elle visait l’agent spécial Alan White, haut fonctionnaire fédéral américain ayant fait carrière comme investigateur au ministère américain de la Défense, avant de devenir chef des enquêtes du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL), établi par le pays avec l’aide des Nations unies pour juger les crimes abjects commis pendant la guerre civile.
Un courriel diffamatoire
Pourquoi le Jura bernois? Car c’est dans cet arrondissement qu’est installé l’avocat de l’ancien chef rebelle libérien Alieu Kosiah, condamné en appel le 1er juin 2023 par la justice suisse à 20 ans de réclusion pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, l’affaire étant désormais devant le Tribunal fédéral. Or cet avocat, Me Dimitri Gianoli, a reçu à son étude un courriel daté du 19 juillet 2021 envoyé par Alan White depuis les Etats-Unis.
Ce message, qui a été produit par Me Gianoli au procès en appel à Bellinzone d’Alieu Kosiah devant le Tribunal pénal fédéral, prétendait qu’un témoin, nommé dans le courriel, était venu mentir contre Alieu Kosiah dans la procédure en Suisse, que Civitas Maxima et son partenaire au Liberia, le Global Justice and Research Project (GJRP) dirigé par Hassan Bility, avaient engrangé des millions avec ces procédures et corrompaient des témoins. Les juges suisses ont voulu en savoir plus sur les allégations d’Alan White, mais ce dernier a refusé d’être entendu.
La morgue des tortionnaires
Ce n’était, de loin, pas la seule tentative d’entraver notre action en faveur des victimes. En 2023, Agnes Reeves Taylor, l’ex-femme de Charles Taylor, ancien président libérien et criminel de guerre condamné à 50 ans de prison par le TSSL, a déposé au Libéria, notamment contre Civitas Maxima et moi-même son directeur, une demande de 15 millions de dollars de dommages et intérêts. L’année suivante, l’ancien commandant d’un mouvement rebelle en Sierra Leone, Gibril Massaquoi, déposait lui aussi une action civile au Libéria, exigeant de notre part 50 millions de dollars de dommages et intérêts.
Ces plaintes n’ont aucun sens juridiquement et nous avons confiance dans la justice libérienne. Néanmoins, elles peuvent être qualifiées de procédures-bâillon (voir encadré ci-dessous) et visent à nous réduire au silence.
Agnes Reeves Taylor a été détenue presque 18 mois en Angleterre, soupçonnée d’avoir participé à des actes de torture pendant la guerre civile au Libéria. Les charges ont fini par être abandonnées, la Cour suprême britannique ayant estimé que les conditions strictes n’étaient pas réunies pour juger le crime de torture au Royaume-Uni – le groupe armé auquel appartenait l’accusée à l’époque des faits n’étant pas au pouvoir. Rien à voir, donc avec la crédibilité des accusations portées contre elle par les victimes. Quant à la cause de sa détention, validée par des juges, il s’agissait bien entendu de l’enquête approfondie menée par Scotland Yard, pas des informations initiales que nous leur avions fournies.
Irruption d’hommes armés
Pourtant, de retour au Libéria, Agnes Taylor a donné en juillet 2020 une conférence de presse au cours de laquelle elle a traité les victimes qui l’avaient accusée de «menteurs» et les informations fournies dans son affaire de «mensonges», divulguant le nom des témoins et des victimes. L’ex-femme de Charles Taylor a aussi déclaré que la motivation des ONG Civitas Maxima et GJRP était de faire de l’argent, et menacé directement le directeur du GJRP Hassan Bility en disant que son travail «devait cesser».
Et le 20 février 2026, des hommes armés ont fait irruption à 3 heures du matin le 20 février 2026 dans les bureaux GJRP à Monrovia. Munis d’un fusil et de couteaux, ils ont attaqué et agressé un agent de sécurité et ont proféré des menaces à l’encontre de Hassan Bility. La police libérienne a ouvert une enquête. Le groupe a déjà été la cible d’attaques visant à entraver son travail en matière de droits humains et ce dernier incident est survenu quelques jours après que l’organisation a reçu des menaces verbales distinctes.
Un témoin pas si net
Mais revenons à la procédure que j’ai lancée contre Alan White.
En 2021, deux des procès auxquels Civitas Maxima a contribué – celui d’Alieu Kosiah en Suisse et celui de Gibril Massaquoi en Finlande – ont donné lieu à de nouvelles accusations proférées contre Civitas Maxima et le GJRP.
Pour comprendre l’affaire, il faut faire connaissance avec Gibril Massaquoi. Cet ancien commandant du Front révolutionnaire uni (RUF), en Sierra Leone, a obtenu en 2003 le statut de témoin protégé du TSSL contre Charles Taylor. Il a été ensuite relocalisé en Finlande.
En 2018, Civitas Maxima a transmis des informations à la justice finlandaise selon lesquelles il aurait commis des crimes de guerre pendant la guerre civile, non pas en Sierra Leone mais au Libéria voisin. Les autorités finlandaises ont enquêté pendant des mois, notamment au Libéria, et ont retenu un certain nombre d’accusations contre lui. Selon l’une d’elles, il aurait commis des crimes au Libéria en 2003 alors même qu’il était au même moment dans une «safe house» du TSSL en Sierra Leone, sous la responsabilité d’Alan White.
Civitas Maxima n’était pas à l’origine de cette accusation en particulier, mais notre ONG a été tenue pour responsable de cette accusation, que certains considéraient comme manifestement infondée.
Sous le feu du Pentagone
En avril 2022, Gibril Massaquoi a été acquitté. Les juges finlandais ont estimé qu’un doute subsistait sur le fait qu’il avait commis ces crimes au Libéria, et que ce doute devait lui profiter. En revanche, aucun fait illicite n’a été retenu dans le jugement à l’encontre de Hassan Bility ou de Civitas Maxima, malgré les témoignages déjà mentionnés.
Cet acquittement a marqué le début de la publication de la part d’un ancien fonctionnaire du Pentagone, Michael Rubin, d’articles diffamatoires contre Civitas Maxima.
L’un d’eux, publié sur le site du think tank American Entreprise Institute (AEI) et du Washington Inquirer, était titré «Another Human Rights Groupe Scams the West» (un autre groupe de défense des droits humains escroque l’Occident) et le reste de l’article était au diapason. Civitas Maxima a réfuté point par point toutes les allégations de Michael Rubin auprès de ces organismes, exigeant que cesse ce genre de publication diffamatoire.
Néanmoins, en juin 2024, Alan White et Michael Rubin ont répété devant une commission du Congrès américain leurs accusations – violentes et diffamatoires – contre Civitas Maxima et le GJRP, recyclant les mêmes arguments déjà utilisés ainsi que les déclarations d’Alieu Kosiah durant son procès en Suisse, qui nous avait traités de criminels, coupables selon lui d’avoir corrompu des témoins. A nouveau, nous avons réfuté dans le détail toutes ces allégations. Elles ont d’ailleurs laissé de marbre la section d’appel du Tribunal pénal fédéral suisse qui, dans son jugement du 1er juin 2023 contre Alieu Kosiah, très détaillé et consultable en ligne, a rejeté tout acte illicite de la part de Civitas Maxima et du GJRP, relevant au contraire que «la thèse d’une campagne de dénigrement menée notamment contre Hassan Bility et Alain Werner s’en trouve accréditée.»
La justice suisse intervient
Le 15 août 2024, le procureur bernois en charge de ma plainte contre Alan White a rendu une ordonnance pénale qui le reconnaissait coupable du crime de diffamation à mon encontre. Alan White a fait opposition à cette ordonnance, ce qui a ouvert la voie à un procès dont le jugement vient de tomber.
Au terme de ce procès, auquel Josselin Richard, président du tribunal de Moutier, relève dans une nouvelle ordonnance du 26 novembre 2025 qu’Alan White est en vérité impliqué au Libéria et s’est enregistré aux Etats-Unis comme représentant, devant le Congrès américain notamment, des intérêts de certains mouvements politiques libériens. Un engagement controversé: il aurait notamment, selon des journaux libériens, été accusé d’avoir utilisé la signature de certains des membres de l'association des survivants des massacres au Libéria sans leur accord.
Le procureur bernois relève aussi qu’Alan White a maintenu des liens avec Gibril Massaquoi et que c’est le fait que cet ancien témoin protégé ait été accusé de crimes en Finlande qui a été le déclencheur de l’agressivité d’Alan White à mon égard.
Des ambitions locales
Le président Richard note ensuite qu’Alan White a l’intention de susciter la création d’une Cour au Libéria pour juger des crimes de guerre et des crimes économiques, et qu’il tente d’en écarter Civitas Maxima. Il écrit: «Le prévenu [Alan White] a donc un intérêt objectif à réduire la réputation, et partant l'influence, de Civitas Maxima, en alléguant notamment des faits attentatoires à l'honneur à l'encontre du plaignant, qui en est le directeur.»
Le tribunal exclut enfin l’hypothèse d’une erreur de bonne foi de la part d’Alan White. «Le prévenu est instruit, il a travaillé pour la justice internationale. On peut s’attendre à ce qu’il fasse la différence entre, d’une part, un fait établi d’une extrême gravité (soit des témoignages truqués, montés de toutes pièces dans des procédures de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, tout cela pour de l’argent, ce qui est particulièrement bas), et, d’autre part, de simples allégations vagues provenant de peu de sources mais répétées, qui n'ont jamais été reconnues par aucune autorité. Il devrait pouvoir faire la différence entre une enquête sur des soupçons et des faits, et faire la part des choses, s’il était de bonne foi.»
Si bien que la section pénale du Tribunal régional Jura bernois-Seeland a reconnu Alan White coupable de diffamation et l’a condamné à une amende de 22'000 francs suisses, avec sursis de deux ans, et à la prise en charge des frais judiciaires à hauteur de 3350 francs. L’intéressé a déposé un recours, qui n’a pas encore été jugé.
Le credo de Civitas
Le travail de Civitas Maxima et de ses partenaires consiste à transmettre des faits à des policiers et des procureurs pour qu’ils agissent, ouvrent des enquêtes, et le cas échéant mènent des procès pour que des victimes obtiennent justice. Ces faits sont souvent complexes, se sont produits dans des contextes traumatiques, parfois il y a très longtemps. C’est la raison pour laquelle la diligence et l’humilité font partie des valeurs de Civitas Maxima.
Ceux qui attaquent notre intégrité visent à nous empêcher d’effectuer ce travail en sapant la confiance des procureurs et des bailleurs de fonds, sans laquelle nous ne pouvons plus opérer.
Nous ne nous laisserons jamais intimider par ces attaques. Et nous y répondrons toujours en exposant les faits. Nous resterons par ailleurs toujours fidèles à notre mission, au service des victimes oubliées de crimes de masse.
Civitas Maxima a rejoint l'Alliance suisse contre les SLAPP
Les poursuites stratégiques contre la participation publique (SLAPP) sont des actions judiciaires abusives intentées par des acteurs puissants disposant de ressources financières importantes. Leur objectif est d'intimider et de réduire au silence les voix critiques – qu'il s'agisse d'individus, de journalistes ou d'ONG – qui s'expriment sur des questions d'intérêt public, telles que les droits humains, la protection de l'environnement ou la corruption.
Fondée à l'été 2023, l'Alliance suisse contre les SLAPP rassemble des organisations de la société civile et des journalistes afin de lutter contre ces menaces juridiques et défendre la liberté d'expression en Suisse.
En rejoignant cette alliance, Civitas Maxima réaffirme son engagement à protéger ceux qui dénoncent courageusement les injustices malgré les intimidations juridiques. Ce partenariat reflète notre détermination à défendre la transparence, la responsabilité et les droits fondamentaux de ceux qui luttent pour la justice.


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