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La date reste gravée en Belgique. Le 13 août 1996, au milieu de l'été, Marc Dutroux est arrêté par la gendarmerie. L'ancien électricien de 39 ans est interpellé près de Charleroi, aux côtés de son épouse Michelle Martin et d'un complice, Michel Lelièvre. Rapidement, le pays plonge dans l'horreur. Le 15 août, Sabine et Laetitia, 12 et 14 ans, sont retrouvées vivantes dans une cache de sa maison. Quelques jours plus tard, ce sont les corps de deux autres filles, Julie et Mélissa, qui sont découverts enterrés dans un jardin, puis ceux de deux victimes supplémentaires, An et Eefje.
L'affaire déclenche une onde de choc, qui dépasse vite les frontières de la Belgique. Dans les journaux, le visage de Marc Dutroux est partout. La population, elle, vit au rythme des révélations. Elle apprend avec stupeur que le Belge avait déjà été condamné –notamment pour viols et séquestrations de mineurs– et bénéficiait d'une libération anticipée au moment des faits, mais aussi que des enquêteurs s'étaient rendus à son domicile en 1995, alors que Julie et Mélissa y étaient séquestrées. Malgré des bruits suspects, ils n'ont pas procédé à une fouille approfondie. Dans le pays, une question s'impose: comment un homme déjà connu de la justice a-t-il pu enlever, séquestrer et tuer sans être interpellé?
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«Ça a été la goutte d'eau»
Rapidement, les institutions policières et judiciaires sont pointées du doigt. À l'époque, trois corps de police coexistent en Belgique: la gendarmerie, la police judiciaire et la police communale. Ces trois entités distinctes communiquent mal –non seulement entre elles mais aussi avec la justice– et se livrent concurrence. «On appelait ça la guerre des polices», se souvient Paul Ponsaers, professeur émérite de criminologie à l'université de Gand.
Les dysfonctionnements sont loin d'être nouveaux, mais l'affaire Dutroux les illustre au grand jour et en révèle l'ampleur. «Ça a été la goutte d'eau», insiste Paul Ponsaers. Au sein de la population, la colère monte. Le 20 octobre 1996, plus de 300.000 personnes se joignent aux parents des victimes pour une «Marche blanche» à Bruxelles, réclamant justice et changement. Le soir même, le Premier ministre, Jean-Luc Dehaene, s'engage à réformer les institutions.
Dans la foulée, une commission d'enquête parlementaire est lancée. Pour la première fois, ses auditions sont retransmises en direct à la télévision, attirant des centaines de milliers de téléspectateurs. Les conclusions sont sévères. Elles confirment de profondes défaillances et un cruel manque de coordination entre police et justice. Dès 1995, les gendarmes de Charleroi avaient notamment soupçonné Marc Dutroux, sans pour autant prévenir la juge d'instruction chargée du dossier.
L'évasion comme électrochoc
Malgré les constats, les réformes peinent à se lancer. Il faudra attendre un nouveau séisme: l'évasion de Marc Dutroux, le 23 avril 1998. Alors qu'il est escorté par des gendarmes, le suspect s'échappe du palais de justice de Neufchâteau, vole une voiture puis s'enfuit, uniforme de prisonnier sur le dos. Il faudra attendre près de quatre heures avant qu'un garde forestier ne le repère. Durant ces quatre heures, une Belgique tétanisée suit, incrédule, la cavale de celui qu'on surnommait «le Diable».
Trente ans plus tard, l'épisode reste profondément ancré dans la mémoire collective. «C'est quelque chose dont on se souvient comme du 11-Septembre», acquiesce Christian De Valkeneer, président du tribunal de première instance de Namur et professeur à l'université catholique de Louvain. Pour le magistrat, cette évasion marque un tournant. «Ça a été le détonateur, une espèce d'électrochoc pour le monde politique.» Dès le lendemain, les ministres de l'Intérieur et de la Justice démissionnent. Les autorités comprennent que des changements sont urgents.
Huit partis–de la majorité comme de l'opposition–se mettent alors à la table des négociations. L'objectif: réorganiser en profondeur les forces de l'ordre et la justice. Les discussions sont rapides et débouchent sur un accord majeur, l'accord Octopus. En quelques mois seulement, la Belgique vote l'abandon de son système policier. Les trois corps disparaissent au profit d'une police intégrée à deux niveaux, avec d'une part la police fédérale, et d'autre part la police locale. Pour l'institution, il s'agit d'une réforme majeure, «la plus importante en deux siècles d'existence de l'État belge», souligne Christian De Valkeneer.
Une meilleure prise en charge des victimes
Au sein de la justice aussi, des changements sont entrepris. Parmi les plus marquants, on note un renforcement considérable des droits des victimes, entre autres grâce à l'acharnement des familles. Lors du procès en 2004, celles-ci sont plusieurs à dénoncer le mépris dont fait preuve l'institution judiciaire, le manque d'information et les difficultés d'accès aux dossiers. «Il y avait une sorte de citadelle infranchissable», pointe Jean-Philippe Rivière, ancien bâtonnier du Barreau de Tournai et avocat de Sabine Dardenne.
Aujourd'hui, la forteresse est tombée. Les victimes peuvent solliciter des compléments d'enquête, être entendues lors de procédures de libération conditionnelle ou encore accéder aux dossiers. «C'est une belle avancée», salue Jean-Philippe Rivière. Pour Christian De Valkeneer, l'affaire a aussi permis une meilleure prise en charge des violences sexuelles. «Il y a eu une prise de conscience et la mise en place de toute une série de dispositifs, pour mieux appréhender ce type de dossiers», observe le magistrat.
Face aux critiques, des mesures seront aussi menées pour dépolitiser la magistrature et garantir son indépendance. Cela passera d'abord par la création d'un organe externe de contrôle, le Conseil supérieur de la Justice, puis par la mise en place des tribunaux d'application des peines, notamment chargés d'examiner les conditions de libération, auparavant du ressort du ministre de la Justice.
«Difficile de remonter la pente»
Trente ans plus tard, beaucoup s'accordent à dire que la Belgique a fait d'immenses progrès. C'est notamment le cas au niveau de la police, la réorganisation ayant permis de réduire en grande partie le manque de coordination. «Ça a été une réforme positive. Évidemment, le système n'est pas parfait, mais je pense que le type de structure qui a été mis en place est assez bon», estime Christian De Valkeneer.
En revanche, du côté de la justice, le bilan est plus contrasté. Si la prise en charge des victimes a été améliorée, plusieurs juristes en attendaient davantage en matière d'indépendance et continuent de dénoncer le manque de moyens. En parallèle, d'autres promesses sont restées lettre morte, comme la mise en place d'une école de la magistrature. Par-dessus tout, les réformes sont restées moins ambitieuses que dans la police. «Il y a eu des avancées, c'est certain, salue Jean-Philippe Rivière. Mais on n'a pas vu de refonte majeure de la justice.»
En trente ans, le royaume a changé, mais les traces de l'affaire Dutroux, elles, restent présentes. Elles ont contribué à alimenter le traumatisme collectif et à dégrader l'image des institutions. «Tout n'est pas dû à cela, mais je pense que l'affaire Dutroux a porté un coup à la confiance de la population envers la justice, constate Christian De Valkeneer. Et il est difficile de remonter la pente.» Aujourd'hui âgé de 69 ans, Marc Dutroux purge une peine de prison à perpétuité. En 2024, des images pédopornographiques ont été retrouvées dans sa cellule. L'enquête, révélée en février 2026, est toujours en cours.





























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