Si les incendies en Gironde sont désormais fixés, la colère provoquée par leur gestion, elle, dure. Alors qu’ils peuvent rentrer chez eux depuis ce lundi 3 août à 14h, des habitants du Porge, petite ville à une cinquantaine de kilomètres de Bordeaux (sud-ouest de la France), ne veulent pas en rester là. Plusieurs centaines d’entre eux ont intenté une action en justice contre X, afin de faire la lumière sur l’action des secours dans ce village de plus de 3000 habitants. En tout, 183 habitations y ont été détruites, soit la grande majorité d’entre elles.
Sur place, mais aussi dans les médias ou sur les réseaux sociaux, les paroles de Porgeais relatent un sentiment d’abandon de la part des pouvoirs publics. Plusieurs pointent du doigt des défaillances, notamment concernant le système d’alerte de la commune qui n’a pas fonctionné. Ce qui provoque le plus de réactions? Un ordre qui aurait été donné aux secours de quitter la commune pour aller combattre les flammes plus au sud, au Cap-Ferret, lieu de villégiature bourgeois de la région. De quoi éveiller les soupçons d’une décision politique pour sauver les plus riches. «On a le sentiment d’être abandonné et sacrifié», a confié au média en ligne Brut, Ludivine Daurignac, qui a pris la tête du collectif pour la plainte.
Lire également: «The place to be»: avec l’évacuation du Cap Ferret, l’été des feux frappe un haut lieu de l’imaginaire françaisUne défiance qui ne fait que croître
Cette affaire n’est pas la seule à avoir fait couler de l’encre sur les réseaux sociaux. Ces incendies monstres ont donné lieu à une théorie du complot, selon laquelle ces incendies auraient arrangé l’Etat, parfois accusé de les avoir provoqués, pour mettre en place un projet de parc photovoltaïque dans la région. Un projet existe bien. Intitulé Horizeo, porté par les entreprises d’énergie Engie, dont le principal actionnaire est l’Etat, et Neoen, il prévoit d’installer 680 hectares de panneaux photovoltaïques à Saucats, au sud de Bordeaux. Mais les fondements de la théorie sont fragiles: cette commune n’a pas été touchée par les incendies et le projet est en rade, car il ne dispose pas des autorisations nécessaires. Néanmoins, ces deux affaires mettent en lumière la défiance latente envers l’Etat en France.
Lire aussi: En France, le débat sur les feux vire au populismeSelon le dernier baromètre du Cevipof, publié en février dernier, 78% des Français affirment ne pas avoir confiance dans la politique. Un rejet exacerbé lors des crises comme celle du covid ou du mouvement des Gilets jaunes. «Aujourd’hui, nous sommes à un moment de bascule vers une méfiance généralisée vis-à-vis des institutions», analyse Dorian Dreuil, directeur des études de l’institut Bona Fidé. Pour lui, ces moments de tensions ne font que mettre l’absence de confiance en évidence. «La défiance est déjà installée, affirme-t-il. Les crises sont davantage des symptômes que des causes de la défiance vis-à-vis de l’Etat.» En Gironde, certains n’ont d’ailleurs pas suivi les ordres d’évacuation. «Si certaines décisions ne sont plus acceptées, cela peut mettre en danger des citoyens individuellement ou collectivement», explique Dorian Dreuil.
Pas un «sentiment d’abandon», une «réalité»
Néanmoins, les habitants du Porge ne voient pas dans leur action une expression de cette défiance. Pour Me Sylvain Galinat, avocat qui représente le collectif, il s’agit simplement de «saisir l’institution judiciaire, obtenir la désignation d’un juge d’instruction pour qu’il y ait une enquête» et que les Porgeais aient des réponses. Selon lui, d’ailleurs, on ne peut pas parler de «sentiment d’abandon». «Leur commune dévastée est la manifestation physique du délaissement, c’est une réalité», assure-t-il. Sylvain Galinat évoque une démarche «républicaine». «C’est à l’institution judiciaire de répondre à tout cela», argue-t-il.
Lire aussi: Les feux enflamment le débat politique français en pleine campagneL’idée que les habitants du Porge aient été délaissés a largement été réfutée au sein de l’Etat. Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a lui-même pris la parole sur le sujet. «Qui peut sérieusement croire qu’un état-major de sapeurs-pompiers déciderait de protéger une commune plutôt qu’une autre parce qu’elle serait plus aisée? Qui peut imaginer qu’un tel ordre puisse être donné? Il faut arrêter de raconter n’importe quoi», a-t-il martelé dans les colonnes de La Tribune dimanche. Dorian Dreuil appelle, lui, à écouter ces signaux faibles que sont les expressions de cette méfiance. «C’est aux politiques d’être dans une forme de réassurance et de réconciliation, plutôt que de balayer ces inquiétudes d’un revers de main», affirme-t-il.


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