En 2007, Abdul El-Sayed terminait son bachelor en biologie et science politique au rang de major de promotion. Sa performance académique lui valait les louanges de Ronald Koenig, directeur du programme de formation de la Faculté de médecine de l’Université du Michigan: «Abdul est l’un des étudiants les plus accomplis, les plus mûrs et les plus déterminés de notre université.» Tout comme la charge et le privilège de prononcer le discours de fin d’année des étudiants lors de la cérémonie de remise des diplômes. Or, cette année-là, l’orateur principal et invité d’honneur n’est autre que le 42e président des Etats-Unis: Bill Clinton. Le natif de Hope (Arkansas) prend la parole juste après Abdul El-Sayed, qui avait parlé de l’importance de sa foi (il est musulman) dans son parcours académique.
«J’aurais aimé que toutes les personnes dans le monde qui croient que nous sommes voués à un choc des civilisations et incapables de surmonter les clivages religieux aient pu vous entendre parler aujourd’hui», salue Bill Clinton. Avant de poursuivre sur son propre script. L’ancien locataire de la Maison-Blanche n’en a cependant pas fini avec son préopinant, qu’il interpelle à la fin des festivités. «Pourquoi vas-tu faire des études de médecine? demande-t-il à l’étudiant. Tu as un don pour la parole, j’espère que tu envisageras une carrière dans la fonction publique.» Abdul El-Sayed, qui a raconté l’histoire des années plus tard, dit lui avoir répondu: «Monsieur le Président, je ne sais pas si vous avez remarqué mon prénom, mais il comporte 11 lettres (Abdulrahman), je ne sais pas si cela sera possible.» Près de vingt ans plus tard, il pourrait devenir le premier sénateur musulman de l’histoire des Etats-Unis.
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«Excellente nouvelle pour le Parti républicain. El-Sayed, un communiste raté qui déteste les Juifs et Israël, est donné vainqueur», commentait Donald Trump le 5 août dernier, tandis que l’épidémiologiste remportait la primaire démocrate face à Haley Stevens. Une victoire largement analysée comme un signe du déclin de l’influence du puissant lobby pro-israélien Aipac (American Israel Public Affairs Committee), qui finançait son opposante. Le conflit israélo-palestinien, qu’Abdul El-Sayed le veuille ou non, structure une bonne partie de sa campagne. Tout comme la montée de l’autoritarisme au Moyen-Orient a pesé sur sa naissance aux Etats-Unis.
Issu d’une famille égyptienne, son père, Mohamed, un activiste de gauche pro-démocratie, fuit le gouvernement autocrate d’Anouar el-Sadate pour rejoindre les Etats-Unis en 1970. Ingénieur, ce dernier s’installe au nord de Detroit, où il travaille pour l’industrie automobile. Sa mère, Fatten, est infirmière. Le couple divorce rapidement et Abdul El-Sayed, qui naît en 1984, sera avant tout élevé par sa belle-mère, Jacqueline Johnson, une ingénieure américaine. Le futur candidat au Sénat grandit enfant unique, quoiqu’il ait un demi-frère et une demi-sœur beaucoup plus jeunes que lui. Au lycée, il est élu capitaine de trois équipes sportives en même temps (lutte, football américain et lacrosse). En 2006, il rencontre sa femme, Sarah Jukaku, par l’intermédiaire de l’association des étudiants musulmans de l’université. Ils ont deux enfants.
Plus jeune directeur de la Santé de la ville de Detroit
Brillant, Abdul El-Sayed poursuit ensuite une fulgurante carrière académique. Il décroche tout d’abord une bourse couvrant l’intégralité des frais de scolarité de la Faculté de médecine de l’Université du Michigan. Puis, à la fin de son cursus, grâce à une deuxième bourse, il part à Oxford (Angleterre), où il obtient un doctorat en philosophie de la santé publique (2011). A son retour aux Etats-Unis, il devient maître de conférences en épidémiologie à l’Université Columbia. Avant, en 2015, à seulement 30 ans, de prendre la tête du Département de la santé de la ville de Detroit (650 000 habitants). Il est alors le plus jeune à ce poste d’une grande ville américaine dans tous les Etats-Unis. En 2018, il se présente au poste de gouverneur du Michigan. Sans succès. Enfin, en 2022, il prend la direction de la Santé du comté de Wayne (1,8 million d’habitants répartis à Detroit et au sud de la ville), dont il démissionne en 2025 pour faire campagne.
Notre reportage aux Etats-Unis: A Dearborn, Michigan, une majorité d’Arabes américains refusent de voter pour Kamala HarrisA gauche du parti sans être membre des démocrates socialistes (DSA), il réalise alors un tour de force: il coiffe sur le fil Haley Stevens, membre de la Chambre des représentants depuis 2019, pour remporter l’investiture de son parti. La question est cependant la suivante: peut-il également s’imposer lors d’une élection générale? Le Michigan, qui a voté Trump en 2016, Biden en 2020 puis Trump en 2024, est un Etat pivot. Et les analystes soulignent que les Michiganders ne font pas partie de ceux qui choisissent traditionnellement un parti ou l’autre. Une chose compte plus que tout: l’économie américaine. «Nous ne savons pas dans quelle mesure Abdul El-Sayed convaincra les cols bleus, estime à ce sujet Gary Jacobson, professeur de sciences politiques à l’Université de Californie (San Diego). Il a beaucoup divisé son propre parti avant d’être nominé. Il doit encore prouver qu’il sait rassembler.»
«Abdul El-Sayed doit gagner»
Particulièrement critique de l’Etat d’Israël et de l’establishment démocrate, l’épidémiologiste a convaincu (contre l’avis des caciques du parti) les démocrates du Michigan de le porter au poste de candidat. «Mais il faut désormais qu’il convainque les indépendants, moins passionnés par les affaires internationales, de lui accorder leur voix, poursuit Gary Jacobson. Et il faut surtout qu’il s’assure du déplacement aux urnes des démocrates les plus conservateurs. Le parti est actuellement très divisé. Pour lui, c’est un grave problème.» En avance dans les sondages, Abdul El-Sayed a tout de même de bonnes chances de l’emporter sur son opposant, Mike Rogers (républicain), d’autant que les derniers sondages indiquent qu’environ 60% des habitants de l’Etat désapprouvent les actions de Donald Trump.
Lire aussi: Aux Etats-Unis, ces neuf Etats sur lesquels tous les yeux sont rivés avant les «midterms»Toutefois, les politologues mettent en garde: détester le président n’équivaudra pas forcément à voter pour El-Sayed. Attractif pour l’importante minorité musulmane du Michigan, mais attaqué pour «antisémitisme et apologie du terrorisme» par les républicains à cause de sa critique virulente du génocide mené par l’Etat d’Israël en Palestine, le démocrate tente actuellement de recentrer sa campagne sur des questions plus locales: la santé – El-Sayed souhaite un système qui couvre tout le monde – et l’abolition de l’agence des douanes et de l’immigration (ICE). Dans un Etat frontalier du Canada, contre lequel Donald Trump a récemment lancé une guerre commerciale très impopulaire, et alors que les prix de l’essence (également intimement liés aux actions de la Maison-Blanche) continuent de prendre l’ascenseur, le candidat démocrate a cependant presque toutes les cartes en main.
Lire aussi: A trois mois des élections de mi-mandat, la primaire du Michigan souligne les divisions au sein du Parti démocrate«Abdul El-Sayed doit absolument gagner, dit Gary Jacobson. S’il ne parvient pas à l’emporter, cela prouvera que ce genre de candidat n’est pas viable. Pour l’aile gauche des démocrates, c’est une élection décisive.» Tout comme pour le parti d’opposition dans son ensemble. Si les libéraux veulent reprendre le Sénat, le Michigan est en effet considéré comme un must-win («à gagner absolument»), notent les analystes. Les démocrates sauront le 3 novembre si l’épidémiologiste était une erreur de casting… ou si Bill Clinton, l’oracle de l’Arkansas, avait eu le nez creux dès le début.
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