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D'abord il y a lui, David. Mais est-il vraiment là, cet homme jeune, sombre, maigre, au regard brûlant? Reclus chez lui le plus souvent, il sort pour photographier des espaces urbains sans âme, qu'il semble hanter comme un fantôme.
Le film est commencé, mais le ressort dramatique qui l'anime ne s'est pas encore enclenché. Cet être en suspens, sa relation à ces rues et ces bâtiments sans charme, le lien avec un absent dont son appareil enregistre les traces, participent de cette mise en mouvement, intriguée, disponible, que L'Inconnue suscite chez le spectateur ou la spectatrice.
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Une jeune femme passe. Il la photographie. Le début d'une histoire? Non. Ou alors…
Après cette ouverture flottante, soudain les affects s'intensifient à l'occasion d'une immense fête collective, bal masqué de masse où erre David, le seul à ne pas être déguisé. Personne ne le regarde. Sauf nous, le public du film. Et puis de nouveau elle, cette femme croisée dans un parc.
Deux fois le regard-caméra de David (Niels Schneider): ainsi s'ouvrent à la fois un lien et un abîme avec les spectateurs. | Pathé DistributionMystérieuse et banale, la situation qui va éclore entre eux vaut aussi comme métaphore d'une relation entre spectateur et personnage de fiction: alors qu'ils ne se connaissent pas, qu'un dispositif collectif (la fête, le spectacle) vient d'organiser leur rencontre, ils font l'amour.
Rapport intense, fusionnel, qui vaut aussi pour ce transfert curieux, constamment répété, qui fait adhérer tout un chacun, toute une chacune, à des figures que dès la première rencontre nous reconnaissons sans les connaitre: Ulysse, Emma Bovary, Spiderman, Daenerys, Antoine Doinel…
Que s'est-il passé? Qu'est-ce qui va se passer?
Après un moment d'intense fusion érotique, à l'image, c'est elle qui demeure, Eva. Mais ce n'est pas Eva, c'est l'image d'Eva, l'apparence d'Eva, le corps d'Eva. Celui qui est là, même si on ne le voit plus, c'est toujours David. Que s'est-il passé? Et qu'est-ce qui va se passer?
À la seconde question, le film comme tout récit apportera ses réponses, multiples péripéties où prendront place David dans le corps d'Eva, une jeune fille nommée Malia (Lilith Grasmug) qui se retrouvera dans le corps de David, et aussi la mère de David, le père de Malia… Croisant mélodrame et fantastique, L'Inconnue ne cesse de ricocher sur de multiples péripéties.
Mais à la première question, contrairement à ce qui se produit presque toujours, le troisième film d'Arthur Harari n'apporte aucune réponse. Là agit ce que désigne le titre, titre dont les sens sont multiples, mais qui renvoie entre autres à ce qu'on nomme une inconnue dans une équation.
David découvre son reflet, reflet où Léa Seydoux s'expose au miroir d'une caméra qui la filme comme jamais. |Pathé DistributionUne équation qui se serait faite corps, qui se serait faite chair. Cette incarnation, au plein sens du mot, est aussi le processus qui transforme ce qui fut d'abord une bande dessinée, Le Cas David Zimmerman, cosignée par les frères Arthur et Lucas Harari.
Si l'œuvre écrite et graphique tournait autour d'une énigme, sa transformation par l'opération non pas du Saint-Esprit mais du cinéma engendre un mystère.
L'énigme demeure, et circule tout au long du film. Elle se décline sur les enjeux d'identité, de genre, de dépendance du regard des autres. Et aussi de définition d'un personnage de fiction. Immenses questions, donc. Mais le mystère est d'une autre nature, plus essentielle, plus obscure, plus troublante.
Beauté et courage d'une actrice
Ce mystère se déploie grâce à la matérialité des présences physiques des deux interprètes principaux. Niels Schneider, masculin et fragile, tient le pari de cette apparence mâle et mal en point qui sera habitée par une très jeune fille.
Mais l'alchimie du film s'accomplit surtout à travers la manière dont Léa Seydoux habite l'écran. Ni sa beauté ni son talent ne sont des découvertes, mais ce qu'elle accomplit cette fois est inédit.
C'est bien elle, et pourtant comme jamais avant. Savoir ou pas que son corps –sensiblement plus lourd que lors de ses précédentes nombreuses apparitions au cinéma– vient de ce qu'elle a tourné le film juste après avoir accouché est secondaire. L'important tient au choix, aujourd'hui tout à fait évitable, d'une telle image d'elle.
Cette image modifiée sans artifice est la plus grande et la plus belle ressource pour ce que met en jeu L'Inconnue. Elle témoigne, aussi, d'un courage de l'actrice, audace que ce qu'en font ensemble Léa Seydoux et Arthur Harari rend à la fois admirable et nécessaire.
Cette modification corporelle, montrée clairement une fois mais ensuite toujours présente, ce décalage par rapport aux canons dominants de la séduction féminine et par rapport à l'image établie de l'actrice, renforcent et rendent plus mobile encore cet(te) Eva/David.
Et c'est bien autour d'il-elle (écrire «iel» serait ici réducteur) que L'Inconnue développe ses paris romanesques, ses incertitudes sensibles, ses rebondissements à la fois inexplicables et logiques.
Les larmes sont celles de la jeune Malia, mais qui peut la consoler? | Pathé DistributionFilm fantastique, il puise sa singularité et son énergie d'être entièrement construit avec une approche réaliste, concrète, dont chaque composant est plausible si l'architecture d'ensemble semble extravagante.
On songe à La Métamorphose de Kafka et à Vertigo d'Hitchcock, ou aux dessins d'Escher, par la capacité à amener le regard et l'esprit dans des contrées inexplorées à partir d'éléments du quotidien.
Ici rien n'est «onirique» ni «symbolique», ce sont les êtres et les choses, les sentiments et les façons de comprendre telles qu'elles existent dans notre monde commun qui sont à la fois rejouées et déjouées, pour que vibrent d'autres possibles manières d'exister.
Avec ce film, le cinéaste, déjà réalisateur de deux longs métrages remarqués, Diamant noir (2016) et surtout le très beau Onoda, 10.000 nuits dans la jungle (2021), prend place parmi les auteurs les plus ambitieux d'aujourd'hui. Quinze jours après la sortie en salles de l'autre grand film de la compétition officielle du dernier Festival de Cannes, Soudain de Ryusuke Hamaguchi, L'Inconnue en est à certains égards le contrepoint.
L'un et l'autre d'un réalisme intransigeant, ils en font un usage radicalement inverse, usages l'un et l'autre légitimes. Là où le cinéaste japonais explore la ligne claire de ce qui se dit, se voit et se fait, vers des horizons ouverts, le cinéaste français mobilise les vertiges de ce qui, au cœur des apparences, ne cesse d'être habité par de l'autre, dans toute la fluidité de ce que cet «autre» désigne.
Il laisse ainsi à chacune et chacun d'immenses espaces à habiter, et à découvrir: sans doute le plus beau cadeau dont est capable le cinéma.
L'Inconnue
d'Arthur Harari, avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Lilith Grasmug, Valérie Dreville, Radu Jude
Durée: 2h20
Sortie le 26 août 2026






























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